Lorsque Ka’El arriva devant la hutte de Sa’Dren, l’odeur du feu l’enveloppa aussitôt. Une chaleur sèche, persistante, devenue familière depuis quelque temps. Le signe discret que quelque chose changeait.
Sa’Dren se tenait face à lui, une lance à la main. Elle releva les yeux.
— Regarde.
Elle lui tendit l’arme. Ka’El la saisit. Le poids le surprit. Ce n’était ni le bois souple de leurs anciennes lances, ni la pierre grossière qu’ils avaient appris à tailler. La pointe brillait faiblement, dense, compacte. Il la tourna lentement entre ses mains.
— Incroyable, murmura-t-il. Elle est si dure…
— Oui, répondit Sa’El en s’approchant. Et regarde ce que la terre douce nous permet de faire.
Il lui tendit un pot grossier, rempli d’eau. Ka’El rendit la lance à Sa’Dren, prit le récipient, observa sa forme imparfaite mais stable, la façon dont l’eau restait là, contenue. Il ne trouva rien à dire.
— Nous devons y retourner, dit Sa’Dren. Tu le sais.
Sa’El, près de son père, leva les yeux, suspendu à sa réponse. Ka’El lui rendit le pot, fit quelques pas, puis s’assit. Le silence s’installa, lourd, comme s’il cherchait lui aussi sa place.
— Nous avons perdu un frère, dit enfin Ka’El. Peut-être que nous n’aurions jamais dû repartir là-bas.
Sa’Dren répondit sans attendre.
— Tu as fait le bon choix.
Elle marqua une pause, brève, nécessaire.
— Nous pleurons tous Va’Ruk. Mais le village deviendra plus fort. Si nous n’y retournons pas, alors Va’Ruk sera mort pour rien.
Ka’El baissa la tête. Un instant passa.
— Le village a peur, dit-il. Ke’Rin souffre de la mort de son père…
— Nous partageons tous sa peine, répondit Sa’Dren. Mais il est Né-Libre. Nous, les Éveillés, nous savons ce que ces découvertes représentent. Sans elles, nous serions déjà morts.
Ka’El resta silencieux, puis releva les yeux.
— J’irai, dit-il. Je dois montrer au village que je n’ai pas peur.
— Père ! s’écria Sa’El.
Ka’El se leva, posa la main sur l’épaule de son fils.
— Ne t’inquiète pas. Nous resterons du bon côté de la rivière.
Sa’El baissa la tête, inquiet.
— Sa’El, peux-tu nous laisser ? demanda Sa’Dren.
L’enfant regarda son père. Puis il hocha la tête et sortit de la hutte.
— Je sais comment traverser la rivière, dit Sa’Dren.
Ka’El secoua la tête.
— Non. Tu as vu ce qui est arrivé à notre frère.
— Oui, répondit-elle vivement. J’ai vu. Et toi ?
Elle s’interrompit, inspira, reprit plus doucement.
— Nous devrons traverser, tôt ou tard.
Ka’El la fixa.
— J’y ai pensé depuis que Va’Ruk a traversé sur cet arbre mort. J’ai essayé ici, dans notre rivière. Le bois flotte. Il suffit d’en attacher plusieurs ensemble. On peut monter dessus.
Ka’El resta un moment immobile.
— N’en parle pas au village, dit-il enfin. Pas encore. Ils auront peur. Montre-leur d’abord tes découvertes.
Il releva la tête.
— Nous nous réunirons dans la grotte. De nouveau.