Fragments d’un monde

  • 2.19 La peine du frère, le poids du chef

    Lorsque Ka’El arriva devant la hutte de Sa’Dren, l’odeur du feu l’enveloppa aussitôt. Une chaleur sèche, persistante, devenue familière depuis quelque temps. Le signe discret que quelque chose changeait.

    Sa’Dren se tenait face à lui, une lance à la main. Elle releva les yeux.

    — Regarde.

    Elle lui tendit l’arme. Ka’El la saisit. Le poids le surprit. Ce n’était ni le bois souple de leurs anciennes lances, ni la pierre grossière qu’ils avaient appris à tailler. La pointe brillait faiblement, dense, compacte. Il la tourna lentement entre ses mains.

    — Incroyable, murmura-t-il. Elle est si dure…

    — Oui, répondit Sa’El en s’approchant. Et regarde ce que la terre douce nous permet de faire.

    Il lui tendit un pot grossier, rempli d’eau. Ka’El rendit la lance à Sa’Dren, prit le récipient, observa sa forme imparfaite mais stable, la façon dont l’eau restait là, contenue. Il ne trouva rien à dire.

    — Nous devons y retourner, dit Sa’Dren. Tu le sais.

    Sa’El, près de son père, leva les yeux, suspendu à sa réponse. Ka’El lui rendit le pot, fit quelques pas, puis s’assit. Le silence s’installa, lourd, comme s’il cherchait lui aussi sa place.

    — Nous avons perdu un frère, dit enfin Ka’El. Peut-être que nous n’aurions jamais dû repartir là-bas.

    Sa’Dren répondit sans attendre.

    — Tu as fait le bon choix.

    Elle marqua une pause, brève, nécessaire.

    — Nous pleurons tous Va’Ruk. Mais le village deviendra plus fort. Si nous n’y retournons pas, alors Va’Ruk sera mort pour rien.

    Ka’El baissa la tête. Un instant passa.

    — Le village a peur, dit-il. Ke’Rin souffre de la mort de son père…

    — Nous partageons tous sa peine, répondit Sa’Dren. Mais il est Né-Libre. Nous, les Éveillés, nous savons ce que ces découvertes représentent. Sans elles, nous serions déjà morts.

    Ka’El resta silencieux, puis releva les yeux.

    — J’irai, dit-il. Je dois montrer au village que je n’ai pas peur.

    — Père ! s’écria Sa’El.

    Ka’El se leva, posa la main sur l’épaule de son fils.

    — Ne t’inquiète pas. Nous resterons du bon côté de la rivière.

    Sa’El baissa la tête, inquiet.

    — Sa’El, peux-tu nous laisser ? demanda Sa’Dren.

    L’enfant regarda son père. Puis il hocha la tête et sortit de la hutte.

    — Je sais comment traverser la rivière, dit Sa’Dren.

    Ka’El secoua la tête.

    — Non. Tu as vu ce qui est arrivé à notre frère.

    — Oui, répondit-elle vivement. J’ai vu. Et toi ?

    Elle s’interrompit, inspira, reprit plus doucement.

    — Nous devrons traverser, tôt ou tard.

    Ka’El la fixa.

    — J’y ai pensé depuis que Va’Ruk a traversé sur cet arbre mort. J’ai essayé ici, dans notre rivière. Le bois flotte. Il suffit d’en attacher plusieurs ensemble. On peut monter dessus.

    Ka’El resta un moment immobile.

    — N’en parle pas au village, dit-il enfin. Pas encore. Ils auront peur. Montre-leur d’abord tes découvertes.
    Il releva la tête.
    — Nous nous réunirons dans la grotte. De nouveau.

  • 2.18 De la peine et des regrets

    Les jours avaient passé.

    Ke’Rin venait de terminer l’entraînement des nouveaux guerriers. Leurs corps fatigués s’étaient dispersés dans le village, mais lui était resté là, assis au bord de la petite rivière qui serpentait entre les huttes. L’eau glissait lentement sur les pierres, indifférente au poids qui pesait sur ses épaules.

    Ka’El s’approcha sans bruit et s’assit à ses côtés. Un moment, ils restèrent silencieux, regardant l’eau courir, comme si elle seule pouvait encore avancer sans hésitation.

    Ka’El rompit enfin le silence.

    — Va’Ruk serait fier de toi… et de l’entraînement que tu donnes aux guerriers du village.

    Ke’Rin ne tourna pas la tête.

    — J’aurais préféré qu’il le constate de lui-même, répondit-il sèchement.

    Ka’El baissa les yeux. Le murmure de la rivière combla un instant le vide entre eux.

    — Nous devons apprendre de ce monde pour mieux nous protéger, reprit-il. Sa’Dren et Sa’El ont inventé cette nouvelle matière… plus dure que la pierre. Brillante.

    Ke’Rin se tourna alors vers lui. Ses yeux étaient encore rouges, chargés d’une colère mal refermée.

    — Sa’El a toujours son père.
    Il marqua une pause.
    — Tu préfères peut-être ce nouveau monde à nous ?

    La question tomba comme une lame.

    — Non.
    Ka’El releva la tête. Sa voix se fit plus ferme.
    — Ton père était mon frère. Et je regrette qu’il ne soit plus avec nous.
    Il inspira lentement.
    — Justement pour cela… nous devons apprendre de ce monde, pour nous en protéger.

    Ke’Rin se leva brusquement. Il saisit sa lance et planta son regard dans celui de Ka’El, dur, sans détour.

    — Tu as fait des choix de chef, dit-il.
    — Moi, je fais des choix de guerrier.

    Il tourna le dos et s’éloigna, laissant derrière lui le clapotis régulier de l’eau.

    Ka’El resta assis un moment, immobile, le regard perdu dans le courant.

  • 2.17 Du feu et des hommes

    Lorsque Sa’Dren entra dans sa hutte, elle comprit immédiatement que quelque chose avait changé.

    La chaleur n’était plus la même. Elle n’était plus diffuse, ni timide. Elle était contenue. Maîtrisée.
    Devant elle se dressait un foyer fermé, épais, cerclé de pierres soigneusement assemblées. Sa’Dren posa la main contre la paroi encore tiède et en fit lentement le tour, comme on le ferait d’un animal nouveau, encore imprévisible.

    Puis elle passa derrière le foyer.

    Là, elle s’immobilisa.

    Une structure de bois et de peaux s’élevait, reliée au feu. Des bras, des leviers, une peau tendue, gonflée d’air, prête à se contracter. Une machine. Le mot n’existait pas encore, mais l’idée, elle, était là.

    Sa’Dren s’en approcha, quand son regard fut attiré par autre chose.

    Sur le sol reposait un morceau de terre douce. Ou plutôt… ce qui en avait été.
    Elle se pencha, le saisit.

    La matière était dure. Froide. Inflexible. Elle tenta instinctivement de la presser entre ses doigts. Rien.
    Ce n’était plus la terre qu’elle connaissait.

    Un frisson lui parcourut l’échine.

    — C’est ça que tu cherches ?

    La voix de Sa’El la fit sursauter.

    Il était là, derrière elle, et lui tendait un fragment sombre et brillant à la fois. Sa’Dren le prit sans un mot. La matière était lourde. Plus lourde que la pierre. Elle la retourna lentement, la frôla du pouce, comme si elle craignait qu’elle ne disparaisse.

    Elle mit quelques instants à retrouver sa voix.

    — C’est… la pierre ?

    Sa’El sourit. Un sourire retenu, presque trop grand pour lui.

    — Tu avais raison, dit-il. Le feu transforme la pierre.

    Sa’Dren baissa de nouveau les yeux vers l’objet qu’elle tenait. Elle comprit alors que ce qu’elle touchait ne ressemblait à rien de ce qu’ils connaissaient. Elle leva brusquement la tête.

    — Tu as réussi !

    Elle le serra contre elle, sans réfléchir. Sa’El resta figé un instant, puis répondit à l’étreinte, les yeux brillants.

    — Oui, dit-il. J’ai compris comment faire un feu plus fort.

    Il se dégagea doucement et l’entraîna derrière le foyer.

    — Regarde.

    Il souleva une partie de la structure.

    — Quand je lève, l’air est enfermé. Quand je baisse… il souffle.

    Il actionna le mécanisme. Le feu répondit aussitôt. Il rugit, se contracta, devint plus vif, plus blanc, presque violent.

    Sa’Dren recula d’un pas, saisie.

    — Et ce n’est pas tout, continua Sa’El. Regarde ce que fait le feu.

    Il saisit le morceau de terre douce durcie et le lui tendit. Sa’Dren s’assit lentement, comme si ses jambes refusaient soudain de la porter.

    — Explique-moi tout, dit-elle enfin.

    Sa’El prit une inspiration. Il parlait vite maintenant, porté par son propre élan.

    — Pour que le feu devienne puissant, il faut deux choses. Le souffle… et l’enfermement. Sinon, sa force s’échappe. Quand il est enfermé, les pierres brillent. Elles deviennent rouges. Elles coulent presque.
    Il hésita.
    — Mais la terre douce… elle fait l’inverse. Le feu la rend dure. Solide. Comme de la pierre.

    Il fronça les sourcils, se gratta la tête.

    — Ça n’a pas de sens, dit-il. Le feu rend les pierres molles… et la terre dure.

    Sa’Dren se leva d’un bond.

    — Je savais que tu trouverais.

    Elle le sera de nouveau contre elle, plus fort cette fois. Autour d’eux, le feu continuait de battre, enfermé, respirant à travers la machine.

    Sans le savoir, ils venaient d’ouvrir une porte qu’aucun d’eux ne saurait refermer.

  • 2.17 Larmes éternelles

    Lorsque Sa’Dren arriva au camp d’entraînement, Ke’Rin était là, assis seul, le regard perdu dans le vide. Autour de lui, les armes reposaient contre des pieux de bois, alignées avec soin. Le lieu portait encore les traces de l’effort et de la discipline, mais l’homme, lui, semblait absent.

    — Tu es seul ce matin ? demanda Sa’Dren doucement.

    Ke’Rin tourna lentement la tête vers elle. Ses yeux étaient rouges, son visage fermé, durci par une nuit sans repos. Il répondit d’un simple hochement de tête.

    Sa’Dren s’approcha de quelques pas.

    — Tu as beaucoup travaillé à entraîner nos chasseurs. Ils deviennent de véritables guerriers grâce à toi.

    Ke’Rin ne répondit pas. Son regard retourna se perdre au loin, comme s’il fixait un point que lui seul pouvait voir.

    Après un court silence, Sa’Dren reprit, la voix plus posée encore :

    — Ton père serait fier de ton travail.

    Ces mots brisèrent quelque chose. Ke’Rin serra la mâchoire, puis parla brusquement, sans la regarder.

    — Il avait prévenu. Nous devions rester ici. Toi et Ka’El auriez dû l’écouter.

    Sa’Dren garda le silence un instant. Elle comprenait la colère, la douleur brute qui vibrait encore en lui. Elle choisit ses mots avec soin.

    — Pour nous tous, c’est difficile. Va’Ruk voulait que le village apprenne à mieux se défendre… et toi, tu nous montres ce chemin.

    Puis, désignant les armes disposées autour d’eux, elle ajouta :

    — Je vois que tu les as améliorées. Accepterais-tu que je t’aide à les rendre encore plus fortes ?

    Ke’Rin resta immobile. Ses yeux fixaient toujours le vide. Puis, lentement, il se tourna vers elle.

    — Oui, dit-il enfin. Je veux améliorer nos armes. Je veux apprendre à nos chasseurs à devenir de grands guerriers… pour tuer cette chose qui a emporté mon père.

    Sa’Dren sentit que la blessure était encore vive. Elle n’insista pas.

    — Montre-moi ce que tu as fait quand tu le voudras. Nous réfléchirons ensemble.
    Puis elle ajouta, plus doucement :
    — L’heure est peut-être au recueillement pour toi. Je retourne à ma hutte voir ce que Sa’El a accompli durant notre absence.

    Elle recula d’un pas.

    — Viens me voir quand tu souhaiteras que nous travaillions ensemble. Ke’Rin acquiesça lentement. Son regard retourna vers l’horizon, figé dans une douleur silencieuse.

  • 2.16 Un nouveau jour

    Aux premiers rayons du soleil, Ka’El se rendit à la hutte de To’Ren.
    Le village dormait encore, mais quelque chose, dans l’air, annonçait déjà que la nuit n’avait pas suffi à apaiser les esprits.

    Sa’Dren était là.

    Assise près de To’Ren, elle lui parlait à voix basse. Lorsqu’elle se tourna vers Ka’El, il comprit aussitôt. Elle n’était pas repartie. Elle était restée. Toute la nuit.

    Ka’El entra sans un mot.

    Il observa To’Ren un instant. L’homme qui se tenait devant lui n’était plus le même que celui qu’il avait laissé la veille. Son regard était cerné, ses épaules lourdes, comme si le mensonge avait pesé sur lui plus durement encore que la mort elle-même.

    — To’Ren, dit enfin Ka’El, je te connais trop bien pour croire ce que tu nous as tout dit hier.

    To’Ren baissa les yeux.

    — Je ne voulais pas faire peur au village, répondit-il. Et surtout… je ne voulais pas briser Ke’Rin davantage.

    Sa’Dren posa alors sa main dans son dos, un geste simple, presque instinctif.

    — Tu as bien fait, dit-elle doucement.

    Ka’El garda le silence. Il n’eut pas besoin qu’on lui explique. Il avait compris pourquoi Sa’Dren était restée. Pourquoi To’Ren n’avait pas dormi seul avec ce poids.

    — Racontez-moi la vraie histoire, dit-il simplement.

    Alors To’ren parla.

    Il raconta le nouveau monde, les fruits inconnus. Il parla de Lyo’Naï sur l’arbre tombé, la séparation des rives., du fleuve impossible à franchir… puis de la fin.

    Pas de combat héroïque.
    Pas de cri de défi.
    Seulement la brutalité d’une chose surgie trop vite, trop forte, trop étrangère.

    À mesure qu’il parlait, sa voix se brisait. Ses yeux rougis trahissaient une nuit sans repos, rongée par la culpabilité.

    Sa’Dren l’écoutait sans l’interrompre, tentant parfois de le soutenir d’un regard, d’un souffle.

    Ka’El s’approcha alors. Il posa une main ferme sur l’épaule de To’Ren, puis appuya son front contre le sien.

    — Tu as fait ce qui était juste, mon frère, murmura-t-il. Le village n’avait pas besoin de cette peur. Et Ke’Rin encore moins.

    Il se tourna ensuite vers Sa’Dren et la serra contre lui un instant.

    — Vous avez fait ce qu’il fallait.

    Puis il recula d’un pas.

    — Parlez-moi de cette chose.

    Sa’Dren prit la parole.

    — Nous n’avons presque rien vu, dit-elle. Elle était sombre… massive. Sa puissance dépassait tout ce que nous connaissons.

    Elle marqua une pause, baissa la tête.

    — Va’Ruk n’avait aucune chance.

    To’Ren acquiesça lentement.

    — Elle a disparu vers le nouveau monde comme elle était apparue, dit-il. Emportant ce qu’il restait de lui.

    Un silence lourd suivit.

    — Que devons-nous faire maintenant ? demanda To’Ren.

    Ka’El inspira profondément.

    — Nous préparer, répondit-il. Comme Va’Ruk le disait. Il craignait les Créateurs, mais ce n’est pas eux qui l’ont emporté. C’est autre chose. Son fils, Ke’Rin, a travaillé sans relâche pendant votre absence. Les armes se sont améliorées. Les chasseurs aussi.

    Il réfléchit un instant.

    — Sa’Dren, va le voir. Ton esprit saura faire grandir ce qu’il a commencé. Et Sa’El… il a beaucoup à te montrer.

    Sa’Dren hocha la tête.

    — Tu veux venger Va’Ruk ? demanda To’Ren.

    Ka’El secoua lentement la tête.

    — Nous devons éviter les combats inutiles. Mais nous devons être prêts. Ce monde est bien plus vaste que ce que nous pensions… et nos destins aussi.

    Il conclut, d’une voix plus grave : — Ce récit doit rester le nôtre. Pour le village. Pour Ke’Rin. Pour la mémoire de Va’Ruk.
    Nos guerriers doivent d’abord se battre avec le cœur.

  • 2.15 Bien plus vaste…

    Après la terrible nouvelle, le village chercha à comprendre comment un tel événement avait pu se produire.

    Ils se réunirent de nouveau dans la grotte, autour du feu. Les flammes projetaient des ombres tremblantes sur les parois, et les sanglots étouffés se mêlaient au silence pesant du conseil.

    Ke’Rin entra à son tour, accompagné de Sa’El, qui marchait près de lui sans parvenir à apaiser sa douleur. Il s’assit sans un mot, le regard fixé sur le sol.

    Un long moment passa.

    Puis To’Ren parla.

    Sa voix était calme, grave, presque trop maîtrisée.

    — Ce monde est bien plus vaste que ce que nous pensions.

    Il s’interrompit, laissant les mots s’installer, puis reprit :

    — Lorsque nous sommes arrivés, nous n’avons pas pu traverser la grande rivière. Nous ne pouvions qu’observer depuis notre berge. De l’autre côté… il y avait des animaux que nous n’avions jamais vus. Tout était différent.

    Il chercha un instant ses mots, puis continua, sans regarder personne en particulier.

    — Nous avons voulu passer. Mais l’eau était trop forte. Alors nous avons remonté la rivière.

    Un silence.

    — C’est là que tout s’est produit.

    Il marqua une pause plus longue encore. Les autres explorateurs baissèrent les yeux.

    — Un arbre, presque mort, s’est effondré. Va’Ruk a été emporté par le courant. Nous avons essayé de le retenir… mais l’arbre a cédé. Il a été projeté de l’autre côté.

    Ke’Rin releva légèrement la tête.

    — Nous étions séparés. Chacun sur une rive différente.

    To’Ren inspira profondément.

    — C’est alors qu’un énorme animal est apparu. Inconnu. Il a bondi sur Va’Ruk.

    Il tourna enfin les yeux vers Ke’Rin.

    — Ton père s’est battu. Il a fait face. Il s’est battu comme un grand guerrier.

    Sa voix trembla à peine.

    — Mais la bête était trop forte. Va’Ruk a succombé.

    Un silence lourd tomba sur la grotte.

    Lyo’Naï regarda To’Ren, surprise, les lèvres entrouvertes, mais ne dit rien. Les autres explorateurs restèrent immobiles. Ils avaient compris.

    Le feu crépita doucement.

    Un silence s’installa dans la grotte.

    Ke’Rin releva lentement la tête. Ses yeux étaient secs, mais durs. Il fixa Ka’El sans détour.

    — Il avait dit qu’il ne fallait pas y aller.

    Personne ne répondit.

    Ke’Rin soutint encore le regard de Ka’El un bref instant, puis détourna les yeux. Il se leva sans un mot et quitta la grotte.

    Le feu crépita doucement.

    Ke’Rin quitta la grotte sans attendre de réponse.

    Ses pas s’éloignèrent, puis disparurent.

    Personne ne le retint.

    Le silence retomba, plus lourd encore qu’avant. Les flammes du feu vacillèrent, projetant des ombres déformées sur les parois.

    To’Ren baissa les yeux.
    Il sentit, pour la première fois, le poids de ses propres mots. Avait-il fait ce qu’il fallait ? Il n’en était plus sûr. Il avait voulu protéger. Mais protéger de quoi, exactement ? De la peur… ou de la vérité ?

    Les autres explorateurs restèrent immobiles. Ils comprenaient. Ils acceptaient. Et pourtant, quelque chose en eux résistait.

    Ka’El ne parla pas.

    Il fixa longtemps le feu, comme s’il cherchait une réponse dans les flammes. Mais le feu ne répondait pas.

    Ce soir-là, aucun chant ne s’éleva dans la grotte.
    Aucun rite ne fut prononcé.

    Va’Ruk était mort.
    Et le village venait de changer.

  • 2.14 L’innocence perdue

    Alors que les explorateurs étaient partis depuis longtemps déjà, le village avait repris son souffle.

    Ke’Rin avait rassemblé les nés-libres à l’écart des huttes. Sous son regard attentif, ils répétaient les gestes, encore et encore. Les lances volaient plus droit qu’autrefois. Les corps apprenaient à se tenir, à frapper, à viser.

    Un véritable camp d’entraînement avait pris forme.
    Et chaque jour, les chasseurs revenaient avec davantage de viande.

    Ka’El observait la scène, silencieux. Puis il s’approcha.

    — « Je suis impressionné, Ke’Rin. Tu as l’âme de ton père. Votre chasse nourrit le village, et la précision de vos lances n’a jamais été aussi grande. »

    Ke’Rin sourit, essuyant la sueur de son front.

    — « Les nés-libres progressent vite. Tu es un bon guide. Quand mon père reviendra… il ne sera peut-être plus le meilleur chasseur du village. »

    Ka’El eut un léger rire.

    — « Alors le fils apprendra au père. »

    À cet instant, un cri fendit l’air.

    — « ILS ARRIVENT ! »

    Ke’Rin se figea.

    — « C’est eux ! »

    Il abandonna sa lance et s’élança vers l’entrée du village.

    Ka’El sourit à son tour. Il marcha plus calmement, le cœur léger à l’idée de revoir ses compagnons.

    Mais à mesure qu’il approchait de l’attroupement, quelque chose se brisa en lui.
    Le silence n’était pas celui de la joie. Les corps ne se pressaient pas. Ils reculaient.

    Ke’Rin tomba à genoux.

    Les pleurs montèrent autour de lui.

    Lorsque Ka’El arriva enfin face aux explorateurs, son regard chercha aussitôt Va’Ruk. Il ne le trouva pas.

    Il croisa les yeux de To’Ren, rouges, durs, et le signe de tête fut bref, définitif. Puis il vit Sa’Dren, immobile, ses enfants serrés contre elle, le visage noyé de larmes.

    Il comprit.

    Va’Ruk n’était plus.

    Ke’Rin se releva brusquement et s’enfuit en criant. Sa’El partit derrière lui, sans un mot, les yeux brûlants.

    Lya’Ma serra ses enfants, l’un après l’autre, comme si elle pouvait encore les protéger de ce qui venait d’entrer dans leur monde.

    — « Que s’est-il passé ? » demanda Ka’El, la voix brisée.

    To’Ren leva la tête.

    — « Va’Ruk a quitté ce monde. »

    Les derniers villageois qui tenaient encore cédèrent. Les sanglots les envahirent—

    « Mais… comment est-ce possible ? » murmura Lya’Ma.

    Sa’Dren leva les yeux vers elle.

    — « Nous allons devoir vous expliquer ce monde. Maintenant. »

  • 2.13 La fissure du monde.

    Les cinq explorateurs remontaient le fleuve en silence, les regards happés par l’autre rive.
    Là-bas, la forêt semblait différente. Plus claire. Plus ouverte. Comme si le monde avait changé sans prévenir.

    Soudain, Lyo’Naï s’arrêta.

    Un arbre penché avançait au-dessus de l’eau, ses racines presque noyées, ses branches lourdes de fruits inconnus.

    — Regardez… dit-elle. Il y en a partout. Nous n’avons jamais vu cela.

    Ils s’approchèrent. Tous levèrent la tête vers les fruits suspendus au-dessus du fleuve.

    — Oui, murmura Sa’Dren. Ceux-là, nous ne les connaissons pas.

    Personne n’était assez grand pour les atteindre. Sans réfléchir, Lyo’Naï posa les mains sur le tronc et chercha des prises. Le bois était humide, mais semblait solide. Elle grimpa.

    Les autres la regardaient faire, presque souriants.

    Arrivée en haut, elle cueillit un fruit et le croqua.

    — Tu vas adorer, To’Ren !

    Les fruits tombèrent un à un sur la rive.

    Puis un bruit sec fendit l’air.

    Un craquement profond. Trop lent.

    Le tronc gémit.

    — Lyo’Naï ! cria quelqu’un.

    Le bois céda.

    L’arbre bascula d’un seul bloc dans le fleuve. L’eau les engloutit.
    Le courant saisit le tronc, l’entraîna. Lyo’Naï s’y accrocha, emportée.

    Sans réfléchir, Va’Ruk plongea.

    Il saisit le tronc à pleines mains, força de toutes ses forces pour le ramener vers la rive.
    Les autres coururent le long du fleuve, tendirent les bras, crièrent.

    — Là ! Là ! hurla To’Ren.

    Dans un effort brutal, Va’Ruk réussit à faire pivoter le tronc.
    To’Ren attrapa la main de Lyo’Naï, la tira vers lui, la passa à Ra’Kor.
    Ils la hissèrent hors de l’eau.

    Elle toussait, tremblait, vivante.

    Derrière eux, Va’Ruk était toujours accroché.

    Les quatre explorateurs se cramponnaient au tronc, tiraient ensemble.

    — Accroche-toi ! cria To’Ren.

    Le courant gagnait.

    Alors le bois se rompit.

    Un craquement plus violent que le premier.

    Le tronc se sépara en deux.
    La partie à laquelle Va’Ruk s’accrochait partit à la dérive.

    Ils coururent le long de la rive, criant son nom, incapables de le rejoindre.
    Va’Ruk luttait, essayait d’orienter le tronc, ses bras tendus, son corps emporté.

    Le fleuve le poussa vers l’autre rive.

    Ils le suivirent jusqu’à ce qu’il touche enfin le sol.

    Il se releva, trempé, haletant.

    Il était de l’autre côté.

    Eux non.

    — Ça va ! cria-t-il.

    Ils ne l’entendaient pas.
    Mais ils voyaient ses gestes. Ils virent qu’il tenait debout.

    Ils lui firent signe à leur tour.

    Puis tout s’arrêta.

    Un froissement lourd derrière lui. Trop proche.

    Une masse sombre jaillit des buissons.

    Ils virent le mouvement avant de le comprendre.

    Le prédateur bondit.

    Une seule attaque.

    Sa gueule se referma sur Va’Ruk dans un claquement sec.

    Le corps de Va’Ruk fut projeté au sol, sectionné, inerte.
    Ils virent ses jambes rester immobiles un instant, séparées du reste.

    Puis la masse s’abaissa de nouveau.

    Elle saisit ce qu’il restait de son corps et l’emporta d’un seul mouvement, disparaissant aussitôt dans la végétation.

    Le sang se mêla à la terre humide.

    Puis il n’y eut plus rien.

    Le fleuve continuait de couler.

    Les quatre explorateurs restèrent figés sur la rive.
    Personne ne parlait. Personne ne bougeait.

    Leurs yeux fixaient l’autre rive, là où Va’Ruk se tenait encore quelques instants plus tôt.

    Quelqu’un tomba à genoux.

    Un sanglot monta, étouffé, irréel.

    Ils comprenaient… mais quelque chose en eux refusait encore.

    Le monde venait de se fendre.

  • 2.12 La maîtrise des flammes

    Cela faisait plusieurs jours que Sa’el restait près du feu.
    Pas au centre du village, pas avec les autres. Toujours dans la hutte, à genoux devant son foyer, les mains noircies, les yeux fixés sur la flamme comme si elle allait finir par lui répondre.

    Il ne vit pas Lina entrer tout de suite.

    — Sa’el ?

    Il sursauta, sortit la tête de derrière le cercle de pierres.

    — Ah… Lina. Je ne t’ai pas entendue.

    Elle s’accroupit près de lui sans poser de questions. La chaleur lui léchait le visage. Devant eux, quelque chose brillait faiblement, coincé entre les pierres.

    — C’est quoi, ça ? demanda-t-elle en montrant du doigt la lueur.

    Sa’el hésita, puis prit la pierre entre ses mains. Elle était tiède, lisse, presque vivante.

    — Regarde.

    Il la posa devant elle. La surface captait la lumière du feu et la renvoyait autrement, comme si elle gardait quelque chose à l’intérieur.

    — Waouh… murmura Lina.
    — Elle ne brûle pas, dit Sa’el. Elle change.

    Il ajouta un morceau de bois. La flamme monta. La pierre sembla se teinter légèrement.

    Lina recula un peu.

    — C’est le feu qui fait ça ?
    — Oui… enfin, pas n’importe comment.

    Il souffla doucement sur les braises. Le feu répondit aussitôt, plus vif, plus rouge. La pierre changea encore.

    Lina le regardait faire, fascinée.

    — Et si tu souffles trop fort ?
    — Je ne sais pas, avoua Sa’el.

    Il attrapa alors un petit bloc de terre posé à côté du foyer.

    — Regarde celui-là.

    Il le lui donna. Lina le tourna entre ses doigts.

    — Il est dur…
    — Avant, il était mou. Je l’avais laissé près du feu. Maintenant, il ne bouge plus.

    Lina fronça les sourcils.

    — Donc le feu peut rendre les choses… solides ?
    — Je crois. Mais il faut un feu très fort.

    Il désigna l’étrange assemblage de bois et de peaux posé à côté du foyer.

    — J’essaie de lui donner plus d’air. Sans souffler tout le temps.

    Lina resta silencieuse un moment, puis dit doucement :

    — Tu ne viens plus à la rivière.

    Sael baissa les yeux.

    — J’ai promis à Sa’Dren de continuer.

    Un silence passa entre eux, seulement troublé par le crépitement du feu.

    — Mais… ajouta-t-il, si tu veux, tu peux rester.
    — Faire quoi ?
    — M’aider. Jouer avec le feu, au lieu de l’eau.

    Elle le regarda, puis regarda la flamme.

    — D’accord, dit-elle enfin. Mais si je fais une bêtise, ce sera de ta faute.

    Un léger sourire passa sur le visage de Sa’el.

    Ils se penchèrent ensemble.
    Lina souffla trop fort. Le feu vacilla, projeta une gerbe d’étincelles. Ils reculèrent en riant, le cœur battant.

    Puis le feu reprit.

    Plus fort qu’avant.

    Les deux apprentis restèrent là, à observer, sans savoir encore qu’ils venaient de faire un premier pas que personne n’avait jamais fait avant eux.

  • 2.11 Un nouveau monde

    Les jours passèrent, l’un après l’autre, avalés par la marche.
    La fatigue se lisait désormais sur les visages des explorateurs, lorsque soudain, au détour d’un sentier, un bruit nouveau se fit entendre. Un bruit sourd, continu.

    De l’eau.

    To’Ren s’arrêta le premier.

    — « Nous ne sommes plus très loin, maintenant. »

    Le visage de Sa’Dren se détendit aussitôt.

    — « Déjà… » souffla-t-elle avec soulagement. « Je n’osais plus l’espérer. »

    Quelques sourires apparurent à l’écoute de sa boutade. Tous, sauf Va’Ruk, qui poursuivait sa marche sans un mot, le regard fermé.

    Ra’Kor accéléra le pas et prit les devants. Il grimpa sur un rocher qui dominait le sentier, tel un promontoire naturel.

    — « Nous y sommes ! »

    Lyo’Naï le rejoignit aussitôt. Lorsqu’elle découvrit le fleuve et les terres qui s’étendaient sur l’autre rive, elle resta figée.

    — « Incroyable… » murmura-t-elle.

    Les autres arrivèrent à leur tour.
    Devant eux s’étendait le fleuve, large, puissant. De l’autre côté, la forêt se faisait plus claire, moins dense, ouvrant l’horizon comme jamais ils ne l’avaient vu.

    Un long silence suivit, chargé d’émerveillement.

    Sa’Dren fut la première à le rompre.

    — « Il faut maintenant que tu nous amènes à cette nouvelle grotte. Nous devons y faire le feu et nous reposer avant la nuit. Je ne veux pas dormir dehors une nuit de plus. »

    — « Nous y sommes déjà, » répondit To’Ren en désignant le sol. « Elle est sous nos pieds. »

    Le promontoire formait en réalité le plafond de la grotte. Elle était plus petite que celle du village, et son accès nécessitait une courte escalade sur les rochers.

    — « Viens avec moi, Ra’Kor, » lança Va’Ruk. « On va chasser un Grivok. »

    — « Je vais chercher des fruits, » ajouta Lyo’Naï.

    Sa’Dren, qui maîtrisait le feu mieux que quiconque, ramassa quelques branches sèches et prit les devants. Elle grimpa dans la grotte et s’attela aussitôt à faire naître la flamme. À peine le feu avait-il pris que To’Ren la rejoignit, les bras chargés de bois.

    Il l’observa, silencieux, tandis qu’elle nourrissait la flamme naissante.

    — « Tu sais vraiment faire vivre le feu, » dit-il doucement.

    Elle s’assit à ses côtés avant de répondre.

    — « Le feu est comme nous. Il suffit de lui montrer sa route, puis il avance seul. »
    Elle esquissa un sourire.
    « Et de lui donner un Grivok de temps en temps. »

    To’Ren sourit à son tour. La chaleur du feu commençait à chasser l’humidité de la grotte.

    — « Tu crois que Va’Ruk et Ra’Kor vont en ramener un ? »

    Sa’Dren posa sa main sur la sienne.

    — « Tu penses plus au Grivok qu’aux fruits de Lyo’Naï. »

    Elle se pencha vers lui et déposa un baiser léger sur sa joue.

    — « Je ne vous dérange pas, j’espère ? »

    Lyo’Naï venait d’entrer dans la grotte, les bras chargés.

    — « Je n’ai pas de Grivok… mais regardez tous ces fruits étranges ! »

    Sa’Dren se pencha vers la récolte.

    — « Je n’en ai jamais vu de pareils. »

    — « Désolée, To’Ren, » plaisanta Lyo’Naï. « Pas de Grivok, mais goûte celui-ci. Il est excellent. »

    To’Ren prit le fruit, puis le tendit à Sa’Dren.

    — « Si c’est le cas, tu dois le goûter avant moi. »

    Elle croqua dedans, le regard accroché au sien.

    — « Humm… oui. Il est très bon. »

    Elle lui tendit le fruit à son tour. Tous deux rirent.

    Peu après, les voix de Va’Ruk et de Ra’Kor résonnèrent à l’entrée de la grotte. Ra’Kor portait un Grivok sur les épaules.

    — « On dirait que les fruits pourront pousser tranquillement aujourd’hui, » lança Sa’Dren en donnant un léger coup d’épaule à To’Ren.

    — « Quelle chasse ! » s’exclama Ra’Kor en déposant le Grivok. « Va’Ruk est incroyable. »

    Va’Ruk arriva derrière lui, plus discret.

    — « Tu as beaucoup progressé, » dit-il simplement.

    Il observa les fruits au sol.

    — « La nuit approche. Nous devons nous reposer. Demain, nous explorerons les environs. Nous n’avons pas encore remonté jusqu’à la source. »

    Ils mangèrent, puis s’endormirent, protégés par la grotte nouvelle.

    Au matin, To’Ren ouvrit les yeux et aperçut Sa’Dren quitter la grotte avec les premiers rayons du soleil. Il la rejoignit au bord du fleuve. Elle observait l’autre rive, si différente de tout ce qu’ils connaissaient.

    — « C’est incroyable, » dit-il. « On dirait que la rivière tire sa force de la forêt. »

    — « Oui… » répondit-elle. « On voit si loin. Et cette terre… elle est partout. »

    Elle enfonça ses pieds dans l’argile humide.

    Soudain, un animal apparut sur l’autre rive. Bien plus grand qu’un Grivok, il broutait tranquillement, indifférent à leur présence.

    Ils restèrent sans voix.

    Les autres les rejoignirent. Tous regardèrent la bête, figés.

    — « Il faut y aller, » dit Sa’Dren en rompant le silence.

    — « Impossible, » répondit Va’Ruk. « L’eau est trop forte. Elle t’emporterait. »

    L’animal leva la tête, se déplaça lentement, puis disparut.

    — « Il faut trouver un moyen, » insista Sa’Dren.

    — « Peut-être existe-t-il un passage plus calme, » proposa Lyo’Naï.

    — « Nous pouvons remonter le fleuve, » dit To’Ren. « Nous nous éloignerons des Créateurs. »

    — « Tant que nous nous en éloignons, je suis d’accord, » répondit Va’Ruk sèchement. « L’eau mène toujours vers eux en aval. »

    — « J’ai déjà remonté un peu hier, » ajouta Lyo’Naï. « C’est là que j’ai trouvé les fruits. »

    Ils décidèrent donc de suivre le fleuve à contre-courant.

    À chaque pas, le monde semblait s’ouvrir davantage. Pierres, plantes, baies, fruits inconnus. Sur l’autre rive, de nouveaux animaux apparaissaient, petits, rapides, insaisissables.

    Un nouveau monde se révélait sous leurs yeux.

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