Fragments d’un monde

  • 2.10 Après le départ

    Ka’El marcha aux côtés de Lya’Ma jusqu’à la grotte. À l’intérieur, Na’Elma était toujours là, absorbée par son œuvre. La pierre noire traçait encore des lignes sur la paroi, et sous ses gestes précis prenait forme la sphère s’élevant vers le ciel, baignée de lumière.

    Ka’El et Lya’Ma restèrent un instant silencieux, la regardant dessiner la scène du départ, figée désormais dans la roche.

    Ka’El rompit le silence.

    — « C’est moi, là ? » demanda-t-il en désignant du doigt une silhouette lors du conseil.

    Na’Elma hocha la tête.

    — « Oui. C’est toi. »
    Elle recula légèrement.
    « Regarde mieux l’ensemble. Tous les dessins partent de nos débuts. »

    Elle suivit la fresque du bout des doigts.

    — « Ici, nous étions des Endormis. Là, ce sont les masses gardiennes qui nous aspiraient. »
    Son doigt s’arrêta sur une autre scène.
    « Et là… c’est ton cri. »

    Elle continua.

    — « Ici, c’est notre fuite hors de la structure. Et là… »
    Sa voix se fit plus basse.
    « Ceux qui sont restés endormis. »

    Puis elle releva brusquement la tête.

    — « Et ici, Lya’Ma. C’est toi. Tu nous protèges dans la forêt pendant la grande marche. »

    Na’Elma poursuivit le long de la paroi. Ka’El et Lya’Ma n’avaient jamais regardé la fresque de cette manière. Pour la première fois, ils en percevaient le fil, la logique, le sens.

    Na’Elma, exaltée de montrer son œuvre sous ce nouvel angle, continua :

    — « Là, c’est le premier feu de Sa’Dren. Ici, Va’Ruk avec un Grivok, quand nous avons appris à utiliser le feu pour rendre la viande meilleure. »
    Elle sourit.
    « Là, c’est To’Ren. Là, ce sont les enfants… les nés-libres. Ici, Ma’Yora qui soigne les corps. »

    Elle termina en désignant la scène la plus récente.

    — « Et là… c’est le conseil. Les villageois rassemblés autour de leur guide. Toi, Ka’El. »

    Ka’El laissa échapper un léger sourire.

    — « Regarde, Lya’Ma. Toi aussi, tu es partout. »

    Na’Elma reprit son souffle, puis ajouta avec évidence :

    — « Bien sûr. Lya’Ma nous apaise, elle soigne nos esprits depuis le premier jour. Et toi… toi, tu nous guides. »

    Lya’Ma observa longuement la paroi, puis secoua doucement la tête.

    — « Mais nous y sommes tous… »
    Elle se tourna vers Na’Elma.
    « Et toi, tu n’y es pas. »

    Na’Elma sourit.

    — « Moi, je suis le dessin. »
    Elle posa la main sur la pierre.
    « Je suis partout sur ces murs. Et personne n’oubliera notre histoire. »

    La flamme du feu vacilla doucement, projetant les silhouettes peintes dans une lente danse d’ombres, comme si le passé, le présent et ce qui restait à venir se répondaient enfin.

  • 2.9 Le départ

    La nuit passa sur le village.

    Puis vint le petit jour.

    Dans la lumière encore pâle de l’aube, tous étaient réunis pour le départ des cinq explorateurs : Sa’Dren, To’Ren, Lyo’Naï, Ra’Kor et Va’Ruk. Le silence était dense, chargé de ce que personne n’osait dire.

    Ka’El s’avança et tendit à Sa’Dren le dessin de Na’Elma, soigneusement roulé.

    — « Avec cela, nous ne vous perdrons pas. »

    Va’Ruk répondit aussitôt, la voix sèche.

    — « Nous retrouverons notre chemin, même sans cela. »

    Sa’Dren soutint son regard sans se départir de son calme.

    — « Et nous pourrons ajouter ce que nous découvrirons. »

    Elle lança un regard complice à Na’Elma, qui baissa légèrement les yeux, fière et inquiète à la fois.

    Sa’El, Ni’Ra et Ma’Loa, la dernière de la fratrie, entourèrent leur aînée et l’enlacèrent. Sa’Dren se pencha vers Sa’El et posa doucement la main sur sa tête.

    — « Je sais que tu vas y arriver. »

    Lya’Ma avait les yeux rouges. Elle serra ses enfants contre elle, l’un après l’autre, comme si elle cherchait à retenir le temps quelques instants de plus.

    — « Ne t’inquiète pas, » dit To’Ren en s’approchant. « Je veille sur eux. »

    — « Merci, » répondit Lya’Ma d’une voix voilée.

    — « Nous veillons tous sur eux, » ajouta Va’Ruk.

    To’Ren lui adressa un simple signe de tête.

    Ka’El prit alors la parole.

    — « Nous protégeons tous le village. Nous vous attendrons. »

    Va’Ruk s’approcha de  Ke’Rin et l’enlaça brièvement. Puis il se pencha vers lui et murmura :

    — « Rappelle-toi. Tu dois préparer le village . »

    Enfin, sans autre mot, les cinq explorateurs se mirent en marche. Sous les regards mêlés de fierté, de crainte et d’espoir, ils quittèrent le village pour une longue marche, ignorant encore ce que ce départ allait changer à jamais

  • 2.8 Les préparatifs

    Dans sa hutte, Sa’Dren préparait ses affaires pour le long périple à venir.
    Sa’El se tenait près d’elle, immobile. Son regard ne la quittait pas, chargé d’une tristesse silencieuse qu’il ne savait pas encore nommer.

    — « Sa’El… » dit-elle enfin. « Il va être temps pour toi de mettre ton esprit agile au travail. Tu dois continuer à parler aux flammes. »

    Elle força un sourire, doux, rassurant.

    — « Mais tout seul… » murmura-t-il. « Comment je vais… »

    Elle l’interrompit, sans dureté.

    — « Ton esprit est déjà puissant. Bien plus que tu ne le crois. »
    Elle posa une main sur la sienne.
    « Ton idée pour ne plus souffler sur le feu est très bonne. J’y ai réfléchi toute la nuit. Tu dois continuer dans ce sens. Tu trouveras. »

    Elle se pencha vers lui.

    — « Et moi, je reviendrai avec de la nourriture pour ton esprit. »

    Sa’El hocha lentement la tête.
    C’était comme si un poids nouveau venait de se poser sur ses épaules. Un poids qu’il n’avait jamais porté, mais qu’il acceptait malgré tout.

    Plus loin dans le village, alors que la journée avançait, Ke’Rin s’approcha de Va’Ruk. Son père préparait ses affaires avec méthode, chaque geste précis, presque mécanique.

    — « Père… » demanda-t-il à voix basse. « Tu penses que les Créateurs vont venir nous chercher ? »

    Va’Ruk ne leva pas tout de suite les yeux.

    — « Tu dois montrer aux nés-libres comment chasser. Leur apprendre à se défendre, à améliorer les armes. »
    Il se redressa enfin.
    « Écoute-moi, fils. Ka’El pense bien faire. Il écoute Sa’Dren parce qu’elle voit loin. Mais il a oublié ce que font les Créateurs. »

    Sa voix se fit plus grave.

    — « Sa’Dren est guidée par la curiosité. Nous, nous leur devons tout. »

    Ke’Rin fronça les sourcils.

    — « Alors pourquoi tu pars ? »
    Il hésita.
    « Tu dois protéger Ka’El ? »

    Va’Ruk posa sur lui un regard dur, mais profondément inquiet.

    — « Ka’El est fort. »
    Il marqua une pause.
    « Mais je dois empêcher Sa’Dren d’être guidée uniquement par sa curiosité. Un jour, elle pourrait l’amener trop près des Créateurs. »

    — « Je veux venir avec toi, moi aussi ! » lança Ke’Rin sans réfléchir.

    Va’Ruk posa alors sa main sur l’épaule de son fils. Elle était lourde, ferme.

    — « Ta mission, maintenant, c’est de protéger le village en mon absence. »
    Il serra légèrement sa prise.
    « Tu dois apprendre aux autres à se défendre. Chaque jour. C’est ton rôle. C’est ainsi que tu serviras Ka’El. »

    Il relâcha sa main.

    — « Nous reviendrons vite. » Ke’Rin acquiesça, le regard droit, conscient que l’enfance venait de se refermer derrière lui.

  • 2.7 Le conseil de la grotte

    Tous les villageois se réunirent de nouveau dans la grotte.

    Le feu projetait ses ombres mouvantes sur les parois couvertes de peintures. Les visages étaient graves. Chacun avait encore en mémoire la sphère lumineuse qui avait fendu le ciel la veille, et le silence qui avait suivi.

    Ka’El s’avança au centre du cercle.

    — « Nous avons tous vu cette boule dans le ciel. Et nous avons tous compris qu’elle ne venait pas de la structure. »
    Il marqua une pause.
    « Nous l’avions déjà vue autrefois… mais nous l’avions oubliée. »
    Son regard balaya l’assemblée.
    « Nous avons aussi appris l’existence de ce nouveau monde, au-delà de la grande rivière. Nous devons y retourner, pour comprendre ce qu’il a encore à nous apprendre. »

    Des murmures parcoururent la grotte, glissant le long des parois comme un vent inquiet.

    Va’Ruk se leva brusquement.

    — « Et tu penses que nous devons risquer de réveiller les Créateurs ? » lança-t-il. « Au risque de nous mettre tous en danger ? Nous devrions d’abord apprendre à mieux nous protéger ici. »

    Ka’El hocha lentement la tête.

    — « Tu as raison, Va’Ruk. Nous allons apprendre à mieux nous défendre. Nous améliorerons nos lances, nos armes. »
    Puis sa voix se fit plus ferme.
    « Mais pour nous protéger réellement, nous devons comprendre ce monde. Nous n’irons que jusqu’à la grotte. Nous ne suivrons pas l’eau vers la structure. Elle est loin, tu le sais… »

    — « Et qui protégera le village pendant ce temps ? » le coupa Va’Ruk.

    — « Nous le protégerons tous, » répondit Ka’El sans hésiter.
    « Sa’Dren ira avec To’Ren et ceux qui choisiront de partir. Toi, tu es encore blessé. »

    Va’Ruk serra les poings.

    — « Tu préfères donc rapporter de la terre douce plutôt que de protéger ton village ? Et s’ils se font avaler par les Créateurs, là-bas ? »

    Ra’Kor prit alors la parole.

    — « Père… Va’Ruk a peut-être raison. Nous avons déjà tout ici. Des Grivoks, de l’eau, la grotte. »

    Sa’Dren s’avança à son tour.

    — « Comment pourrions-nous apprendre à nous défendre si nous refusons de comprendre ce monde ? »

    Va’Ruk esquissa un sourire amer.

    — « Les dessins nous protégeront peut-être ? » lança-t-il d’un ton ironique.

    — « Va’Ruk ! » s’écria Lya’Ma. « L’esprit de Sa’Dren t’a permis de manger, de survivre et de te protéger jusqu’à ce jour. Pourquoi ne lui fais-tu pas confiance ? »

    — « Ce n’est pas une question de confiance, » répliqua-t-il. « Nous savons tous d’où nous venons. Et nous n’oublions pas. »

    Ke’Rin se leva à son tour, la voix tremblante.

    — « Je suis d’accord avec toi, père. Les Créateurs pourraient nous voir… ou nous sentir. Je ne veux pas devenir un Endormi. »

    Il désigna les peintures sur les murs, montrant la fuite, l’engloutissement, la douleur.

    La peur reparut dans les yeux des villageois.

    — « Vous voyez ce que ces dessins font à nos fils ? » reprit Va’Ruk. « Ils héritent de notre souffrance. »

    — « Arrête, Va’Ruk ! » lança Lya’Ma. « Ces dessins racontent notre histoire aux nés-libres ! »

    Ka’El frappa alors le sol de sa lance.

    — « Silence. »
    Sa voix résonna dans la grotte.
    « Tu n’apportes que la peur lorsque tu parles ainsi. »

    Lyo’Naï s’avança.

    — « Nous devons y aller pour apprendre, comme vous avez appris lorsque vous vous êtes réveillés. Peut-être que nous ne sommes pas encore complètement éveillés. Nous devons découvrir. »

    Elle se tourna vers son père.

    — « Père, je souhaite partir avec To’Ren et Sa’Dren. »

    Ka’El resta figé un instant. Son regard chercha celui de Lya’Ma.

    — « Mais tu es encore si jeune… »

    — « Alors je la protégerai, » dit Ra’Kor. « Petite sœur. »

    Une larme glissa silencieusement le long de la joue de Lya’Ma. Ka’El fut le seul à la voir. Elle avait compris qu’elle ne pourrait pas les retenir.

    — « Mes enfants… » murmura Ka’El, la gorge serrée. « Si tel est votre destin, je ne peux m’y opposer. »

    To’Ren s’avança.

    — « Je serai là aussi. Les Créateurs sont loin. Nous ne chercherons pas à les approcher. L’esprit puissant de Sa’Dren nous protégera. »

    Va’Ruk baissa la tête.

    — « Je te fais confiance, Ka’El. J’espère que tu ne te trompes pas. »

    Il posa une main sur sa poitrine, puis serra la mâchoire.

    — « Je souhaite les accompagner aussi. »

    — « Père ! » s’exclama Ke’Rin.

    — « Mais tu es encore blessé ! » protesta Ka’El.

    — « Ce n’est rien. Tes enfants seront plus en sécurité avec moi. »
    Il se tourna vers Ke’Rin.
    « Et toi, tu dois apprendre aux autres ce que je t’ai appris à la chasse. Vous devrez améliorer nos armes. »

    Ka’El acquiesça lentement.

    Ke’Rin hocha la tête.

    — « Oui, père. »

    Va’Ruk se redressa.

    — « Nous te devons tout, Ka’El. Tu es notre chef. »

    Puis sa voix s’éleva, puissante.

    — « Gloire à toi, Ka’El, protecteur des Éveillés ! »

    — « Gloire à Ka’El ! » répondirent les villageois à l’unisson.

    Le feu crépita plus fort, comme s’il scellait la décision.

  • 2.6 Un nouveau départ

    Au petit jour, Ka’El gravit lentement le sentier menant au sommet de la cascade

    Il s’arrêta net en apercevant une silhouette déjà assise sur le grand rocher.
    Sa’Dren était là, immobile, le regard perdu dans l’immensité verte, la structure des Créateurs se découpant au loin, figée dans la brume matinale.

    — « Je t’attendais, Ka’El. »

    Il acheva sa montée et s’assit à ses côtés.
    Longtemps, ils restèrent silencieux, face à la forêt encore endormie.

    — « Je te connais, » dit-il enfin. « Tu n’as pas pu dormir, n’est-ce pas ? »

    Sa’Dren ne le regarda pas tout de suite.

    — « Cette boule dans le ciel… nous avions oublié. »
    Elle désigna la structure du menton.
    « Tu penses que c’est eux ? »

    Ka’El secoua lentement la tête.

    — « Je ne sais pas. »

    Elle inspira profondément, comme si les mots se bousculaient depuis des heures.

    — « Il faut que j’aille à cette grande rivière. Toutes ces découvertes sont incroyables. Je n’ai pensé qu’à ça toute la nuit. Cette boule dans le ciel… cette nouvelle grotte… ce nouveau monde où l’on voit loin. Il y a encore tant de choses à comprendre. »

    — « Oui, tu as raison, » répondit Ka’El en l’interrompant doucement. « Moi aussi, je n’ai fait que penser à cela. Mais cette rivière qui disparaît dans la structure… elle m’inquiète. »

    — « Tu as entendu To’Ren. Elle est loin de la grotte, loin de cette terre douce. »
    Elle ouvrit la main, comme si elle en sentait encore la matière.
    « Je l’ai manipulée toute la nuit. Elle prend la forme que l’on veut. C’est comme si elle nous écoutait. Je dois aller là-bas. »

    — « Mais tu travailles toujours sur ces pierres que tu brûles ? » demanda Ka’El.

    Un léger sourire passa sur le visage de Sa’Dren.

    — « Sa’El a beaucoup d’idées. Il devient bien plus malin que moi. »

    Ka’El sentit une fierté silencieuse l’envahir.

    — « Personne n’est plus malin que toi. »

    — « Tu te trompes. »
    Elle se tourna vers lui.
    « Ton fils m’a parlé d’une idée pour ne plus souffler sur le feu afin de le rendre fort. Je pense qu’il a raison. Nous croyons, lui et moi, que si nous faisons un feu assez puissant, il pourra transformer encore davantage ces pierres. »

    Un silence s’installa.
    Puis Ka’El acquiesça.

    — « Tu as sûrement raison. Nous devrions repartir là-bas. »

    — « Je savais que j’allais vous trouver ici. »

    Ils se retournèrent. To’Ren venait d’arriver, sa haute silhouette se découpant sur la lumière naissante.

    — « To’Ren, » dit Sa’Dren en souriant, « tout le village sait que Ka’El est ici tous les matins. »

    — « Et toi, » répondit-il avec un calme complice, « tu sais aussi que ton esprit dépasse le mien. »

    Ka’El hocha la tête.

    — « Tu arrives bien, mon ami. Sa’Dren veut aller voir cette nouvelle grotte et cette rivière. »

    — « Oui, » ajouta-t-elle. « Je pense que nous y trouverons de quoi nous rendre tous plus forts. »

    To’Ren resta silencieux un instant.

    — « Alors je te protégerai, Sa’Dren. »

    Elle soutint son regard.

    — « Tu as toujours été un homme bon et juste. »

    To’Ren baissa les yeux, légèrement gêné.

    — « Hum… » fit Ka’El. « Nous devons nous réunir. »

    — « Attends. »
    To’Ren releva la tête.
    « Je me souviens, moi aussi, de cette boule dans le ciel, il y a très longtemps… »
    Il marqua une pause.
    « Va’Ruk a fait naître la peur hier, mais il ne cherche qu’à protéger le village. Les Créateurs l’inquiètent toujours. Et cette sphère inquiète désormais tout le monde. Nous allons peut-être devoir apprendre à mieux nous défendre. »

    Ka’El acquiesça gravement.

    — « Tu as raison. Nous devons nous réunir maintenant, mon ami. »

    Ils redescendirent ensemble vers le village, tandis que le jour s’installait peu à peu.
    Un nouveau cycle semblait s’ouvrir, et nul ne savait encore jusqu’où il les mènerait.

  • 2.5 Le rugissement de la terre

    Tout le village contemplait encore le dessin de Na’Elma lorsque la terre frissonna.

    D’abord à peine perceptible.
    Un murmure sous les pieds, une vibration timide, comme un souffle retenu trop longtemps.
    Puis le sol trembla de nouveau, plus fort. Plus profond.

    Les regards se levèrent.
    Les voix s’éteignirent.

    Un à un, les villageois quittèrent la grotte et se dirigèrent vers l’extérieur, scrutant l’horizon avec une inquiétude muette. Le monde entier semblait vibrer, comme si la terre elle-même cherchait à se défaire de son immobilité.

    Ka’El, Lya’Ma, puis tout le clan pressèrent le pas vers le promontoire qui dominait la cascade. De là, on pouvait voir loin. Trop loin, peut-être.

    Le bruit ne venait pas de la structure.
    Il venait d’ailleurs.
    Bien plus loin encore.

    Les vibrations gagnèrent en intensité. L’air sembla se tendre, chargé d’une attente insupportable. Puis une lumière jaillit à l’horizon, effaçant peu à peu les teintes du soleil couchant.

    Au loin, une immense sphère s’éleva lentement dans le ciel.

    Elle montait dans un vacarme assourdissant, enveloppée d’une lumière crue, presque irréelle. Plus elle s’élevait, plus sa vitesse augmentait, comme si quelque chose la rappelait vers le ciel avec une force irrésistible.

    La lumière devint si intense que les villageois durent fermer les yeux.

    Quand ils les rouvrirent, la sphère n’était plus qu’un point incandescent, minuscule, suspendu dans l’immensité… avant de disparaître totalement.

    Alors, le silence revint.

    Un silence lourd.
    Troublant.
    Comme si le monde retenait son souffle.

    Ka’El fut le premier à parler.

    — « Nous avions déjà vu cela, par le passé. »

    Sa’Dren acquiesça lentement.

    — « Oui… je m’en souviens. C’était il y a longtemps. Nous ne maîtrisions pas encore le feu, à cette époque. »

    Ra’Kor, les yeux toujours fixés vers le ciel, secoua la tête.

    — « Je n’avais jamais vu cela. Et cela ne semble pas venir des Créateurs. »

    Lya’Ma posa alors son regard sur lui.

    — « Tu n’étais pas encore né. Nous avions oublié. »
    Elle marqua une pause, puis ajouta :
    — « Mais tu as raison. Cela ne provient pas de la structure. C’est beaucoup plus loin. »

    Ka’El inspira profondément.

    — « Retournons dans la grotte. »

    Sans un mot de plus, le clan obéit. Derrière eux, le ciel avait retrouvé son calme.
    Mais quelque chose, désormais, avait changé.

  • 2.4 Récit d’expédition

    L’endroit était vaste, presque démesuré, si vaste que ses parois semblaient se perdre dans l’ombre. Les plus courageux avaient bâti leurs huttes un peu plus bas, au bord de la rivière, mais la grotte restait le cœur, l’endroit où tout le village se rassemblait instinctivement.

    L’air y était frais, légèrement humide, chargé de l’odeur minérale de la pierre. Le feu, placé près de l’entrée, répercutait son crépitement contre les parois. Sa lumière tremblante éclairait les dessins de Na’Elma, projetant des formes mouvantes sur la roche. Des scènes de chasse, des silhouettes d’animaux, la structure des Endormis, les premiers pas du clan… leur mémoire collective tournoyait autour d’eux, vivante.

    Va’Ruk s’assit sur l’un des rochers disposés en cercle, le corps tendu malgré la fatigue. Ma’Yora s’agenouilla près de lui, préparant un cataplasme de feuilles et de plantes broyées. Ses mains se déplaçaient avec un calme sûr, presque apaisant au milieu de la tension.

    Na’Elma, elle, se tenait un peu plus loin, une pierre à la main, traçant déjà de nouveaux traits à la lumière du feu.

    — « Na’Elma ! » dit Ra’Kor en la voyant.
    « Tu as encore ajouté des choses sur les murs, je vois… »

    — « Oui, regarde… cela représente notre histoire.
    Nous devons raconter notre histoire aux nés-libres.
    Que restera-t-il de nous lorsque la terre nous reprendra ? »

    Va’Ruk la fixa un instant, puis détourna le regard vers le feu.

    — « Leur liberté restera.
    Nous leur expliquerons… et ils expliqueront à leur tour. » dit-il.

    Ma’Yora posa doucement le cataplasme sur sa blessure.

    — « Et si tu t’endors à jamais avant de pouvoir le faire ?
    Na’Elma a raison.
    Nous devons laisser nos connaissances aux nés-libres. »

    Va’Ruk serra la mâchoire.

    — « Moi, je pense que nous devons nous protéger de ce qui pourrait nous refaire devenir des Endormis…
    Et nos découvertes nous protègent.
    Cette grotte nous protège… pas cela ! » dit-il en désignant les fresques.

    Ka’El s’avança, le regard posé tour à tour sur Na’Elma, Va’Ruk, Ma’Yora.

    — « Tant que Ma’Yora nous enlève le mal comme elle le fait…
    tant que Sa’Dren et Sa’El nous expliquent le monde…
    et vous, les explorateurs, vous êtes nos yeux…
    alors nous nous protégeons tous. »

    To’Ren, assis un peu en retrait, observait la scène. Sa présence silencieuse pesait autant que les mots des autres.

    — « Et tant que toi et Lya’Ma nous guidez, alors nous ne risquons rien. » dit-il en s’asseyant à son tour.
    « Va’Ruk… ta blessure rend tes mots noirs. »

    Un silence lourd s’abattit sur la grotte. To’Ren parlait peu, mais lorsqu’il le faisait, les phrases restaient accrochées dans l’air.

    Lya’Ma décida de rompre la tension.

    — « Maintenant que vous êtes revenus… racontez-nous ce que vous avez appris. »

    Ra’Kor s’éclaircit la gorge. Il fouilla dans sa bandoulière, en sortit des objets récoltés.

    RA’KOR :
    « Nous avons beaucoup de choses à vous expliquer… »



    Ra’Kor prit la parole le premier.

    — « Nous avons marché deux jours plus loin que les dernières fois, vers là où le soleil se couche. Nous avons découvert une rivière bien plus puissante que celle qui traverse le village. De l’autre côté, la forêt semblait plus faible, plus ouverte… on voyait beaucoup plus loin. »

    — « Une autre rivière, plus forte, dis-tu ? » demanda Lya’Ma.

    Autour d’eux, les villageois semblaient suspendus aux paroles des explorateurs, comme retenus par un même souffle.


    Va’Ruk reprit :

    — « Oui. Bien plus puissante, et plus large. De l’autre côté, tout semblait différent. Comme nous étions fatigués de notre marche, nous avons d’abord cherché un endroit pour nous reposer.
    Nous avons trouvé une autre grotte, non loin de cette rivière. »

    — « Une autre grotte ? » répéta Lya’Ma en cherchant Ka’El du regard. Il était tout aussi abasourdi qu’elle.

    Un murmure de stupéfaction parcourut la grotte.

    — « Silence ! » trancha Va’Ruk. « Oui, une autre grotte. Plus petite que la nôtre, mais avec une rivière bien plus forte ! »


    — « Fabuleux… » souffla Sa’Dren. « Un autre monde, tu dis ? »

    — « Oui, » confirma Ra’Kor. « Comme si, de l’autre côté, rien n’était pareil. Les arbres étaient moins nombreux, et nous pouvions voir très loin. Nous avons même aperçu des animaux bien différents de ceux que nous connaissons. »

    — « Vous vous êtes rapprochés de ce nouveau monde ? » demanda Sa’Dren.

    To’Ren hocha la tête.

    — « La rivière était trop puissante pour être franchie. Impossible de passer ainsi. Nous avons donc tenté d’escalader vers l’entrée de la grotte, car l’accès n’est pas simple. C’est là que Va’Ruk s’est blessé en tombant. La terre au bord de la rivière est douce, glissante, elle s’accroche sous les pieds. »

    Il fouilla dans sa bandoulière et en sortit un gros morceau de cette matière.

    — « Nous avons ramené un peu de cette terre. Nous nous sommes dit que Sa’Dren aurait sûrement une idée », ajouta-t-il avec un discret sourire.

    Sa’Dren s’approcha aussitôt et prit la matière entre ses mains.

    — « Incroyable… Je n’ai jamais vu cela. Cette terre est si douce… elle glisse, et pourtant elle colle. »

    Le village entier la regardait manipuler cette découverte.

    — « On dirait qu’elle fait tout ce qu’on lui dit ! » s’exclama Sa’El.

    — « Avez-vous découvert d’autres choses ? » demanda Ka’El.


    Ra’Kor inspira profondément.

    — « Oui. Beaucoup de choses.
    Le lendemain, nous avons tenté de trouver un passage pour traverser la rivière. En vain. Nous avons alors décidé de suivre son cours, pour chercher un endroit moins puissant.
    Nous avons marché plusieurs jours, sans jamais trouver de passage plus calme. Nous ne pouvions qu’observer l’autre rive de loin.
    Et plus nous suivions la rivière, plus la structure des Créateurs apparaissait clairement. »

    Il marqua une pause.

    — « La rivière va jusqu’à elle. »


    La stupéfaction laissa place à la peur. Des murmures montèrent, se répercutant contre les parois de la grotte.

    — « Chut, calmez-vous ! » ordonna Ka’El en levant les bras. « Tu veux dire que la rivière va vers la structure ? »

    — « Non, père, » répondit Ra’Kor. « Elle ne va pas vers la structure… elle disparaît dans la structure. »

    Va’Ruk haussa le ton :

    — « Vous comprenez maintenant ? Ils avalent la rivière comme ils nous avalaient quand nous étions des Endormis ! »

    La tension monta brutalement. Les anciens Endormis, marqués par leurs souvenirs, semblaient apeurés comme des bêtes traquées. Les nés-libres, nourris de ces récits depuis l’enfance, sentirent la peur les envahir à leur tour.

    — « Arrêtez ! Calmez-vous ! » cria Lya’Ma. « Nous sommes en sécurité. Ils sont loin d’ici.
    Va’Ruk, tu n’as pas besoin d’effrayer le village ! »

    To’Ren se leva alors. Sa carrure imposante et son calme légendaire suffirent à faire retomber le tumulte.

    — « Oui, nous avons vu la structure d’un peu plus près. Elle semble avaler la rivière, mais elle est loin, et nous n’avons pas vu les Créateurs. Plus haut, la rivière est pleine de vie. Regardez ce que nous avons découvert. »

    Il désigna les objets disposés au sol : pierres de plusieurs couleurs, sable, baies, plantes. Les regards se posèrent sur ces trésors inconnus.

    Ka’El se déplaça vers To’Ren, lui posa la main sur l’épaule en le regardant dans les yeux affectueusement, puis il s’adressa au village en montrant les dessins au mur.

    Ka’El s’approcha de To’Ren, posa une main affectueuse sur son épaule, puis se tourna vers le village et les dessins sur les murs.

    — « Regardez. Na’Elma a dessiné notre histoire, mais les murs de cette grotte ne sont pas encore pleins. Depuis que nous ne sommes plus des Endormis, nous avons appris beaucoup… et nous avons encore beaucoup à apprendre.
    Na’Elma, tu as du travail. Sa’Dren, toi aussi. Sa’El… et nous tous. »

    — « Nous devrions retourner là-bas pour franchir cette rivière ! » lança Lyo’Naï.

    Ka’El sourit doucement.

    — « Je te reconnais bien là, ma fille. Mais ta jeunesse et ton impatience ne doivent pas te guider. »

    — « Pensez-vous pouvoir retrouver cette nouvelle grotte ? » demanda Lya’Ma aux explorateurs.

    — « Oui, mère, bien sûr. Il suffit de suivre le soleil et… » commença Ra’Kor.

    — « ATTENDEZ ! » cria Na’Elma du fond de la grotte.

    Elle s’avança, tenant un petit cadre de bois sur lequel une peau de Grivok était tendue. Elle saisit un bâton, le brûla, puis l’éteignit, avant de s’asseoir face à Ra’Kor.

    — « Raconte-nous maintenant. »

    Ra’Kor commença à expliquer le chemin, aidé par Va’Ruk et To’Ren. Na’Elma, elle, écoutait sans l’interrompre, traçant des lignes sombres sur la peau tendue. Les villageois se regroupèrent derrière elle, fascinés par les traits qui prenaient forme.

    — « Fabuleux ! » s’émerveilla Sa’El. « Comment as-tu trouvé cela ? »

    — « Moi aussi, je sais inventer des choses », répondit Na’Elma avec un sourire en coin, sans cesser de dessiner.

    Sa’Dren et Sa’El échangèrent un regard complice.

    Puis Na’Elma leva les yeux vers Va’Ruk.

    — « Mes dessins ne protègent pas comme tes muscles. Mais ils peuvent te guider dans la forêt, pour ne pas te perdre. »

    Va’Ruk garda le silence et lui fit un léger signe de la tête.

    Va’Ruk resta silencieux, puis lui fit un léger signe de tête.

    Lorsque le récit prit fin, Na’Elma décrocha la peau du cadre, la roula soigneusement et la tendit à Ka’El.

    — « Maintenant, vous n’aurez plus besoin de répéter. »

    — « Voici. Comme cela, on n’oubliera pas. »

    Ka’El sourit.

    — « Je vois que tu as déjà commencé à travailler. Nous réfléchirons à la suite… mais pour l’instant, mangeons. Faisons cuire ce Grivok. »

  • 2.3 Le retour d’exploration :

    Un cri venu de l’extérieur déchira soudain le vacarme du feu.

    « ILS ARRIVENT ! ILS ARRIVENT ! »

    Sa’El dressa la tête.

    « Père ! Mère !
    To’Ren, Ra’Kor et Va’Ruk… Ils arrivent ! »

    Son visage s’illumina. Sans attendre de réponse, il se précipita dehors, dévalant la pente en courant.

    Tout le monde suivit le mouvement, comme aspiré par la nouvelle.

    Au bord du village, sur le chemin qui venait de la forêt, un petit groupe avançait, chargé. On distinguait le corps massif d’un Grivok posé sur les épaules de Ra’Kor, le pas lourd de To’Ren, et la silhouette plus tendue de Va’Ruk.

    Ra’Kor déposa la carcasse au sol avec un grognement de satisfaction. À peine avait-il redressé la tête que Sa’El bondit dans ses bras.

    « Tu nous as manqué, Ra’Kor ! »

    « Toi aussi, petit frère, tu m’as manqué.
    Mais dis donc, tu es tombé dans les flammes ? Tu es tout noir ! »

    Sa’El éclata de rire.

    « C’est parce qu’avec Sa’Dren on était en train de… »

    « Allons, allons… laisse ton frère et nos amis arriver. » intervint Ka’El en s’approchant, prenant son fils aîné dans ses bras.
    « Tu auras le temps de lui expliquer, ne t’inquiète pas. »

    Lya’Ma s’approcha de Ra’Kor et l’embrassa comme une mère.

    « Tu vas bien, mon fils ? »

    « Oui, mère, je vais bien. Ta douceur me remplit toujours de joie. »

    Ka’El se tourna ensuite vers Va’Ruk et le prit dans ses bras.

    « Va’Ruk, mon ami… tu as l’air fatigué ! »

    Lya’Ma remarqua la tache sombre sur son bras.

    « Mais tu es blessé, Va’Ruk ! » s’exclama-t-elle en saisissant son avant-bras.

    « Ne vous inquiétez pas, ce n’est rien… » Répondit-il, même si la douleur se lisait dans la tension de sa mâchoire.

    « Sa’El, pars chercher Ma’Yora ! Dis-lui que Va’Ruk est blessé ! » Ordonna Ka’El.

    Sa’El partit à toute vitesse vers la grotte.

    Ka’El s’approcha alors de l’imposant To’Ren. Il posa son front contre le sien, comme ils le faisaient toujours après une longue séparation.

    « To’Ren… mon ami, mon frère… je suis heureux de te voir toujours si fort. »

    « C’est si bon de vous revoir. » répondit To’Ren, la voix grave, calme.

    Lya’Ma, minuscule à côté de lui, se hissa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue.

    « Je suis si contente de te revoir ! »

    « Nous sommes heureux, tous, de vous retrouver.
    Et nous ramenons plein de surprises. »
    dit To’Ren.

    À cet instant, des petits pieds tambourinèrent sur le sol. Ma’Loa déboula comme un éclair, les jambes nues, les cheveux en bataille.

    « Ra’Kor !!! »

    Elle se jeta dans ses bras. Il éclata de rire en la soulevant. Ni’Ra surgit juste derrière, glissant presque sur les pierres, et les enveloppa tous les deux d’un bras.
    Plus posée, plus assurée, Lyo’Naï remontait la pente, le sourire large, le regard brillant. Elle posa la main sur l’épaule de son frère aîné avant de l’attirer contre elle.

    « Vous avez si vite grandi… » dit Ra’Kor, la voix un peu rauque.
    « Je suis parti il n’y a que quelques jours pourtant ! »

    « Quarante-trois jours, mon frère. » répondit Lyo’Naï avec un sourire taquin.
    Elle le serra dans ses bras.

    « Ces quarante-trois jours ont suffi à te rendre encore plus belle et plus forte, ma sœur ! »

    Sa’El revint avec Ma’Yora et Na’Elma. Elles s’approchèrent chacune à leur manière : Ma’Yora, le pas rapide, déjà concentrée sur la blessure de Va’Ruk ; Na’Elma, un peu en retrait, les yeux en train de mémoriser chaque détail de la scène.

    Ma’Yora saisit le bras de Va’Ruk.

    « Comment as-tu fait cela ? »

    « C’est une longue histoire… » Répondit-il.

    « J’ai ce qu’il te faut dans la grotte. » dit-elle simplement.

    Ka’El ramassa la carcasse de Grivok restée au sol.

    « Oui, vous avez l’air chargés…
    Allons tous à la grotte écouter l’histoire de nos explorateurs.
    Nos amis nous ont ramené un Grivok : nous mangerons à notre faim grâce à eux ! »

    Ils prirent la direction de la grotte.

  • 2.2 A bout de souffle :

    La hutte de Sa’Dren se trouvait près de la rivière, légèrement à l’écart. Elle avait insisté pour être proche de l’eau, disant que c’était indispensable pour ses expériences. De loin, on voyait déjà une épaisse fumée noire s’en échapper.

    Au village, les nés-libres fraîchement réveillés s’étaient regroupés devant la maison et la regardaient comme on regarde une bête imprévisible. Certains reculaient d’un pas chaque fois qu’une bouffée plus dense sortait par l’ouverture.

    Ka’El et Lya’Ma se faufilèrent entre les corps serrés, repoussant doucement les épaules, rassurant d’un geste les plus inquiets. Ils pénétrèrent dans la hutte.

    La chaleur les frappa immédiatement.
    Au centre, un foyer aux flammes puissantes dévorait un amas de pierres étranges. Sa’Dren était là, penchée, les cheveux collés par la sueur, les yeux brillants d’une excitation dangereuse.

    — « Mais que fais-tu ?! » lança Ka’El, la voix presque couverte par le feu.

    — « MA-GNI-FIQUE !
    Allez Sa’El, on y est presque ! » répondit-elle sans même se retourner.

    Sa’El sortit la tête de derrière le foyer. Son visage était entièrement noirci de suie, à peine reconnaissable. Il soufflait de toutes ses forces sur les braises.

    — « Je pense que je n’arriverai pas à faire plus… » dit-il en haletant.

    — « Courage, on arrive à quelque chose… » murmura Sa’Dren, plus pour elle-même que pour lui.

    Le foyer sembla s’affaiblir un instant, les flammes baissèrent, puis Sa’El reprit son souffle et se remit à souffler. Le feu repartit, rouge vif, avant de retomber à nouveau. Un va-et-vient épuisant.

    — « J’en peux plus… » souffla-t-il.

    — « Ce n’est pas grave, mon enfant, on va réfléchir pour mieux faire…
    Ah, vous êtes là ! » dit enfin Sa’Dren en apercevant Ka’El et Lya’Ma, comme si leur présence était un détail secondaire.

    La porte étant restée ouverte, tout le village contemplait la scène à travers l’embrasure. Des yeux ronds, des bouches entrouvertes, moitié fascinés, moitié terrifiés.

    — « Mais que fais-tu ? » répéta Ka’El, plus calmement cette fois.

    Sa’El se tourna vers lui, les yeux brillants derrière le masque de suie.

    — « Père, avec Sa’Dren, nous avons trouvé une pierre magnifique qui se transforme avec le feu, et Sa’Dren a eu l’idée de… »

    — « Oui, hum… » coupa Sa’Dren en se redressant.
    « Lors de notre dernière exploration avec To’Ren, à l’endroit même où le feu est tombé du ciel, j’ai remarqué que les pierres avaient une couleur jamais vue auparavant.
    J’ai immédiatement pensé à Na’Elma : elle aime faire des choses belles et elle aurait sûrement une idée de quoi en faire.
    Mais j’ai aussi remarqué qu’un peu plus loin, les mêmes pierres n’avaient pas la même couleur. Elles semblaient ordinaires… »

    Elle essuya la sueur et la suie de son front d’un revers de bras.

    — « J’y ai réfléchi de longues nuits et de longues journées.
    J’ai d’abord pensé qu’elles tombaient du ciel avec le feu…
    Mais pourquoi les mêmes pierres, juste à côté, étaient si différentes ?
    Puis ton fils Sa’El m’a donné la solution.
    Vas-y, mon petit. »

    Sa’El se redressa, gonflé de fierté.

    — « Oui, père !
    C’est qu’elles ont brûlé ! »

    Ka’El cligna des yeux.

    — « Brûlé… des pierres ?
    Votre imagination est sans fin, décidément ! »

    — « Regardez vous-mêmes. » dit Sa’Dren.

    Ka’El et Lya’Ma avancèrent près du foyer, sentant la chaleur leur cuire presque la peau. Au cœur des braises, la masse de pierre refroidissait lentement. Une forme se dessinait, lisse, d’une couleur métallique qu’ils n’avaient jamais vue.

    Lya’Ma plissa les yeux.

    — « C’est une pierre, ça ? »

    — « Oui, mère, tu as vu ? » s’exclama Sa’El.
    « Elle était normale avant !
    Sa’Dren dit que plus on chauffe, plus la pierre change, donc on essaie de faire un feu très fort.
    C’est pour ça que je souffle sur le feu. »

    — « Tu souffles sur le feu ??? » répéta Lya’Ma, partagée entre la fierté et la panique.

    Sa’Dren toussota.

    — « Hum… oui, eh bien…
    On a remarqué que plus on souffle sur le feu, plus le feu  devient fort, comme si nous lui donnions notre souffle.
    Mais le feu est gourmand.
    Je suis certaine qu’il peut encore plus transformer cette pierre en… en… bon, ça, je ne sais pas encore.
    Mais ça fera sûrement plaisir à Na’Elma. »

    Ka’El soupira malgré lui, à moitié amusé, à moitié inquiet.

    — « Vous avez bien mérité vos noms, Sa’Dren, La Main qui Structure, et Sa’El, Main qui Crée.
    Même si je ne comprends pas encore bien à quoi cela va nous servir…
    Le village, grâce à toi Sa’Dren, n’est plus le même.
    Tu nous as appris à faire du feu, tu nous as appris à parler, à construire des huttes.
    Je me souviens que la première fois que tu nous as dit qu’il fallait planter la nourriture dans la terre au lieu de la manger, j’ai cru que ton esprit n’était plus avec nous…
    Mais tu avais raison.
    Grâce à toi, nos enfants mangent à leur faim.
    Tu es toi aussi une éveillée.
    Je sais qui tu es et je te fais confiance. »

    Il posa la main sur son épaule.
    Le geste était simple, mais tout le village le vit.

    — « Mon fils apprend tellement à tes côtés… »

    Sa’Dren détourna légèrement le regard, émue malgré elle.

    — « Nous savons tous ici ce que nous vous devons.
    Votre fils est un né-libre et nous devons transmettre nos savoirs. »

  • 2.1 La renaissance :

    Le jour se levait à peine sur la jungle.

    La lumière glissait encore timidement entre les feuilles épaisses, comme si le soleil hésitait à s’imposer au milieu de cette mer verte. L’air était frais, chargé d’humidité, et une brume légère s’accrochait au-dessus de la rivière en contrebas.

    Ka’El gravissait le petit sentier de roche qui menait à la cascade. Ses pieds connaissaient chaque aspérité. Il aurait pu y monter les yeux fermés. Il le faisait presque chaque matin, comme un rituel qu’il n’osait pas briser, de peur que le monde se casse avec.

    La cascade naissait à flanc de falaise, se jetant d’un seul bloc dans le vide avant de s’écraser dans un bassin clair, puis de s’assagir en une rivière qui traversait le petit village de huttes. D’ici, Ka’El voyait tout : le ruban d’eau argenté, les toits végétaux, les silhouettes endormies, et, au loin, comme une plaie figée dans le décor, la gigantesque structure organique dont il avait été prisonnier si longtemps.

    Elle faisait désormais partie du paysage, plantée là comme un rappel silencieux de ce qu’ils avaient fui.

    Il s’assit sur le large rocher au bord de l’eau. La pierre était froide sous lui, mais il aimait cette sensation : cela le réveillait autant que le bruit de la chute. Il laissa son regard glisser sur la forêt qui s’étendait à perte de vue. Chaque matin, il se disait la même chose :

    “Ce jour est un jour en plus où nous sommes libres.”

    Et chaque matin, la question revenait : combien de temps cela durerait-il ?

    Un froissement de feuilles derrière lui lui indiqua qu’il n’était plus seul.

    — « J’étais sûre de te trouver là ce matin, comme tous les matins ! »

    Lya’Ma apparut sur le petit chemin escarpé, les cheveux un peu ébouriffés par le vent. Ses pieds nus posaient des pas sûrs entre les pierres. Elle se tenait droite, solide, mais ses yeux avaient cette douceur qui, parfois, désarmait Ka’El plus que n’importe quel danger de la jungle.

    — « Je t’avais entendue arriver. Viens t’asseoir à mes côtés, ma femme.
    Tu es douce comme une Nalea, mais tu fais autant de bruit qu’un Grivok. »

    Le coin de sa bouche se souleva. Lya’Ma éclata d’un petit rire en arrivant derrière lui. Elle s’assit près de lui sur le rocher, son flanc contre le sien, et posa la tête sur son épaule. Il sentit le poids léger de son corps, la chaleur familière de sa peau contre la sienne.

    — « C’est vrai que c’est beau… » dit-elle en laissant son regard suivre la ligne de la rivière jusqu’aux huttes.

    Le silence qui suivit n’était pas un vide, mais une respiration partagée.

    — « Lorsqu’ils dorment tous, cela me permet de réfléchir, » dit Ka’El lentement.
    « Nous avons tellement changé. »

    — « Oui, grâce à toi. » répondit-elle sans hésiter.
    « Nous étions tous des endormis, et ton cri a fait de nous des éveillés.
    Le village t’a appelé Ka’El, Le Souffle qui Brise. »

    Il baissa les yeux vers l’eau, mal à l’aise devant ce genre de phrase. Les noms, les titres… Les autres semblaient y tenir, mais pour lui ce n’était qu’un rappel de ce jour où tout avait éclaté.

    — « Tu te trompes. C’est toi qui m’as éveillé, » dit-il doucement.
    « Quand tu as posé ta main contre ma joue ce soir-là, par ta douceur.
    Et ils t’ont appelée Lya’Ma, Lumière douce. »

    — « Tu veux dire comme ça ? »

    Elle leva la main, la posa contre sa joue comme elle l’avait fait autrefois et déposa un baiser à la commissure de ses lèvres. Le contact fut si simple, si naturel, que Ka’El sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine.

    — « Oui… presque comme ça. »

    Lya’Ma tourna la tête vers la structure végétale au loin. Elle dominait l’horizon, haute, silencieuse. On aurait pu croire à une montagne vivante figée en plein mouvement.

    — « Tu penses toujours à eux, n’est-ce pas ?
    Tu penses qu’ils sont toujours vivants ? »

    La question n’avait rien d’innocent. Elle connaissait la réponse, mais elle savait qu’il avait besoin de l’entendre sortir de sa propre bouche.

    — « Oui. » dit-il après un moment.
    « Je pense à eux chaque jour qui naît.
    Je repense à quand nous étions endormis, et c’est comme si je n’existais pas.
    Je suis né ce jour-là, quand cette masse a essayé de m’avaler.
    Je pense qu’eux ne sont pas nés.
    J’aurais tellement voulu les faire naître, mais je ne comprends pas pourquoi nos cris n’ont rien fait sur eux. »

    Sa voix se brisa presque sur les derniers mots. La cascade couvrait le reste du monde, mais pas ce qui se passait en lui.

    Lya’Ma glissa sa main dans la sienne.

    — « Chut… tu as fait tellement.
    Tu nous as tous fait naître.
    Nous avons traversé cette forêt alors que nous n’étions que des nouveau-nés.
    Tu as éclairé notre chemin jusqu’à cette cascade et cette grotte.
    Nous avons eu trois garçons et deux filles ensemble, et plein de nés-libres courent aujourd’hui dans le village.
    Et ils font une chose que nous ne savions même pas nommer avant : ils rient ! »

    Les images affluèrent dans la tête de Ka’El : les courses des enfants entre les huttes, leurs cris, leurs éclats de rire qui rebondissaient contre les parois de la vallée. Des sons qui n’avaient pas existé dans l’ancien monde.

    Il sourit enfin.

    — « Décidément, tu portes bien ton nom…
    Ta lumière douce éclaire toutes les pénombres. »

    Il se pencha et posa un baiser sur la bouche de sa femme.

    Une odeur de fumée le coupa net. Pas l’odeur familière du feu de camp, ni celle des foyers du matin. Une fumée plus lourde, plus âcre, qui venait du bas de la vallée.

    Ka’El fronça les sourcils.

    — « Je pense que l’heure n’est plus aux douceurs.
    J’ai comme l’impression que Sa’Dren nous mijote encore quelque chose…
    Espérons qu’elle n’a pas brûlé la moitié du village avec son imagination débordante ! »

    Lya’Ma éclata d’un petit rire nerveux, puis ils se relevèrent ensemble.
    Ils descendirent par le sentier, mêlant inquiétude et curiosité.

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