L’endroit était vaste, presque démesuré, si vaste que ses parois semblaient se perdre dans l’ombre. Les plus courageux avaient bâti leurs huttes un peu plus bas, au bord de la rivière, mais la grotte restait le cœur, l’endroit où tout le village se rassemblait instinctivement.
L’air y était frais, légèrement humide, chargé de l’odeur minérale de la pierre. Le feu, placé près de l’entrée, répercutait son crépitement contre les parois. Sa lumière tremblante éclairait les dessins de Na’Elma, projetant des formes mouvantes sur la roche. Des scènes de chasse, des silhouettes d’animaux, la structure des Endormis, les premiers pas du clan… leur mémoire collective tournoyait autour d’eux, vivante.
Va’Ruk s’assit sur l’un des rochers disposés en cercle, le corps tendu malgré la fatigue. Ma’Yora s’agenouilla près de lui, préparant un cataplasme de feuilles et de plantes broyées. Ses mains se déplaçaient avec un calme sûr, presque apaisant au milieu de la tension.
Na’Elma, elle, se tenait un peu plus loin, une pierre à la main, traçant déjà de nouveaux traits à la lumière du feu.
— « Na’Elma ! » dit Ra’Kor en la voyant.
« Tu as encore ajouté des choses sur les murs, je vois… »
— « Oui, regarde… cela représente notre histoire.
Nous devons raconter notre histoire aux nés-libres.
Que restera-t-il de nous lorsque la terre nous reprendra ? »
Va’Ruk la fixa un instant, puis détourna le regard vers le feu.
— « Leur liberté restera.
Nous leur expliquerons… et ils expliqueront à leur tour. » dit-il.
Ma’Yora posa doucement le cataplasme sur sa blessure.
— « Et si tu t’endors à jamais avant de pouvoir le faire ?
Na’Elma a raison.
Nous devons laisser nos connaissances aux nés-libres. »
Va’Ruk serra la mâchoire.
— « Moi, je pense que nous devons nous protéger de ce qui pourrait nous refaire devenir des Endormis…
Et nos découvertes nous protègent.
Cette grotte nous protège… pas cela ! » dit-il en désignant les fresques.
Ka’El s’avança, le regard posé tour à tour sur Na’Elma, Va’Ruk, Ma’Yora.
— « Tant que Ma’Yora nous enlève le mal comme elle le fait…
tant que Sa’Dren et Sa’El nous expliquent le monde…
et vous, les explorateurs, vous êtes nos yeux…
alors nous nous protégeons tous. »
To’Ren, assis un peu en retrait, observait la scène. Sa présence silencieuse pesait autant que les mots des autres.
— « Et tant que toi et Lya’Ma nous guidez, alors nous ne risquons rien. » dit-il en s’asseyant à son tour.
« Va’Ruk… ta blessure rend tes mots noirs. »
Un silence lourd s’abattit sur la grotte. To’Ren parlait peu, mais lorsqu’il le faisait, les phrases restaient accrochées dans l’air.
Lya’Ma décida de rompre la tension.
— « Maintenant que vous êtes revenus… racontez-nous ce que vous avez appris. »
Ra’Kor s’éclaircit la gorge. Il fouilla dans sa bandoulière, en sortit des objets récoltés.
RA’KOR :
« Nous avons beaucoup de choses à vous expliquer… »
Ra’Kor prit la parole le premier.
— « Nous avons marché deux jours plus loin que les dernières fois, vers là où le soleil se couche. Nous avons découvert une rivière bien plus puissante que celle qui traverse le village. De l’autre côté, la forêt semblait plus faible, plus ouverte… on voyait beaucoup plus loin. »
— « Une autre rivière, plus forte, dis-tu ? » demanda Lya’Ma.
Autour d’eux, les villageois semblaient suspendus aux paroles des explorateurs, comme retenus par un même souffle.
Va’Ruk reprit :
— « Oui. Bien plus puissante, et plus large. De l’autre côté, tout semblait différent. Comme nous étions fatigués de notre marche, nous avons d’abord cherché un endroit pour nous reposer.
Nous avons trouvé une autre grotte, non loin de cette rivière. »
— « Une autre grotte ? » répéta Lya’Ma en cherchant Ka’El du regard. Il était tout aussi abasourdi qu’elle.
Un murmure de stupéfaction parcourut la grotte.
— « Silence ! » trancha Va’Ruk. « Oui, une autre grotte. Plus petite que la nôtre, mais avec une rivière bien plus forte ! »
— « Fabuleux… » souffla Sa’Dren. « Un autre monde, tu dis ? »
— « Oui, » confirma Ra’Kor. « Comme si, de l’autre côté, rien n’était pareil. Les arbres étaient moins nombreux, et nous pouvions voir très loin. Nous avons même aperçu des animaux bien différents de ceux que nous connaissons. »
— « Vous vous êtes rapprochés de ce nouveau monde ? » demanda Sa’Dren.
To’Ren hocha la tête.
— « La rivière était trop puissante pour être franchie. Impossible de passer ainsi. Nous avons donc tenté d’escalader vers l’entrée de la grotte, car l’accès n’est pas simple. C’est là que Va’Ruk s’est blessé en tombant. La terre au bord de la rivière est douce, glissante, elle s’accroche sous les pieds. »
Il fouilla dans sa bandoulière et en sortit un gros morceau de cette matière.
— « Nous avons ramené un peu de cette terre. Nous nous sommes dit que Sa’Dren aurait sûrement une idée », ajouta-t-il avec un discret sourire.
Sa’Dren s’approcha aussitôt et prit la matière entre ses mains.
— « Incroyable… Je n’ai jamais vu cela. Cette terre est si douce… elle glisse, et pourtant elle colle. »
Le village entier la regardait manipuler cette découverte.
— « On dirait qu’elle fait tout ce qu’on lui dit ! » s’exclama Sa’El.
— « Avez-vous découvert d’autres choses ? » demanda Ka’El.
Ra’Kor inspira profondément.
— « Oui. Beaucoup de choses.
Le lendemain, nous avons tenté de trouver un passage pour traverser la rivière. En vain. Nous avons alors décidé de suivre son cours, pour chercher un endroit moins puissant.
Nous avons marché plusieurs jours, sans jamais trouver de passage plus calme. Nous ne pouvions qu’observer l’autre rive de loin.
Et plus nous suivions la rivière, plus la structure des Créateurs apparaissait clairement. »
Il marqua une pause.
— « La rivière va jusqu’à elle. »
La stupéfaction laissa place à la peur. Des murmures montèrent, se répercutant contre les parois de la grotte.
— « Chut, calmez-vous ! » ordonna Ka’El en levant les bras. « Tu veux dire que la rivière va vers la structure ? »
— « Non, père, » répondit Ra’Kor. « Elle ne va pas vers la structure… elle disparaît dans la structure. »
Va’Ruk haussa le ton :
— « Vous comprenez maintenant ? Ils avalent la rivière comme ils nous avalaient quand nous étions des Endormis ! »
La tension monta brutalement. Les anciens Endormis, marqués par leurs souvenirs, semblaient apeurés comme des bêtes traquées. Les nés-libres, nourris de ces récits depuis l’enfance, sentirent la peur les envahir à leur tour.
— « Arrêtez ! Calmez-vous ! » cria Lya’Ma. « Nous sommes en sécurité. Ils sont loin d’ici.
Va’Ruk, tu n’as pas besoin d’effrayer le village ! »
To’Ren se leva alors. Sa carrure imposante et son calme légendaire suffirent à faire retomber le tumulte.
— « Oui, nous avons vu la structure d’un peu plus près. Elle semble avaler la rivière, mais elle est loin, et nous n’avons pas vu les Créateurs. Plus haut, la rivière est pleine de vie. Regardez ce que nous avons découvert. »
Il désigna les objets disposés au sol : pierres de plusieurs couleurs, sable, baies, plantes. Les regards se posèrent sur ces trésors inconnus.
Ka’El se déplaça vers To’Ren, lui posa la main sur l’épaule en le regardant dans les yeux affectueusement, puis il s’adressa au village en montrant les dessins au mur.
Ka’El s’approcha de To’Ren, posa une main affectueuse sur son épaule, puis se tourna vers le village et les dessins sur les murs.
— « Regardez. Na’Elma a dessiné notre histoire, mais les murs de cette grotte ne sont pas encore pleins. Depuis que nous ne sommes plus des Endormis, nous avons appris beaucoup… et nous avons encore beaucoup à apprendre.
Na’Elma, tu as du travail. Sa’Dren, toi aussi. Sa’El… et nous tous. »
— « Nous devrions retourner là-bas pour franchir cette rivière ! » lança Lyo’Naï.
Ka’El sourit doucement.
— « Je te reconnais bien là, ma fille. Mais ta jeunesse et ton impatience ne doivent pas te guider. »
— « Pensez-vous pouvoir retrouver cette nouvelle grotte ? » demanda Lya’Ma aux explorateurs.
— « Oui, mère, bien sûr. Il suffit de suivre le soleil et… » commença Ra’Kor.
— « ATTENDEZ ! » cria Na’Elma du fond de la grotte.
Elle s’avança, tenant un petit cadre de bois sur lequel une peau de Grivok était tendue. Elle saisit un bâton, le brûla, puis l’éteignit, avant de s’asseoir face à Ra’Kor.
— « Raconte-nous maintenant. »
Ra’Kor commença à expliquer le chemin, aidé par Va’Ruk et To’Ren. Na’Elma, elle, écoutait sans l’interrompre, traçant des lignes sombres sur la peau tendue. Les villageois se regroupèrent derrière elle, fascinés par les traits qui prenaient forme.
— « Fabuleux ! » s’émerveilla Sa’El. « Comment as-tu trouvé cela ? »
— « Moi aussi, je sais inventer des choses », répondit Na’Elma avec un sourire en coin, sans cesser de dessiner.
Sa’Dren et Sa’El échangèrent un regard complice.
Puis Na’Elma leva les yeux vers Va’Ruk.
— « Mes dessins ne protègent pas comme tes muscles. Mais ils peuvent te guider dans la forêt, pour ne pas te perdre. »
Va’Ruk garda le silence et lui fit un léger signe de la tête.
Va’Ruk resta silencieux, puis lui fit un léger signe de tête.
Lorsque le récit prit fin, Na’Elma décrocha la peau du cadre, la roula soigneusement et la tendit à Ka’El.
— « Maintenant, vous n’aurez plus besoin de répéter. »
— « Voici. Comme cela, on n’oubliera pas. »
Ka’El sourit.
— « Je vois que tu as déjà commencé à travailler. Nous réfléchirons à la suite… mais pour l’instant, mangeons. Faisons cuire ce Grivok. »