Fragments d’un monde

  • 1.6 La Révélation de l’Échelle

    La Révélation de l’Échelle

    Ils se reposèrent au bord de la cascade. L’eau était fraîche, abondante, un cadeau inattendu. Le chef, se sentant enfin en sécurité, décida de grimper sur l’arête la plus haute de la gorge.

    La femme le suivit. Ensemble, ils regardèrent en arrière, vers la direction d’où ils venaient.

    Ce qu’ils virent les cloua sur place.

    De la jungle épaisse émergeait, à des dizaines de kilomètres à la ronde, la structure du Monde des Créateurs. Ce n’était pas un camp, c’était une ville, une forteresse, un organisme de dimensions astronomiques.

    Des tiges sombres, plus larges que des troncs, montaient jusqu’à des kilomètres de hauteur, reliées par des câbles organiques tressés, formant des ponts vivants qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. La structure entière était couronnée de dômes de lumière pâle, pulsante, qui recouvraient toute la zone d’oppression.

    C’était une méga-structure, une usine vivante si vaste, si volumineuse, que le camp de nuit d’où ils s’étaient échappés n’était qu’un minuscule appendice à sa base. Ils avaient toujours rampé au ras du sol d’un monde qu’ils croyaient plat.

    Le chef ne pouvait pas former le concept dans sa tête, mais il sentit la vérité absolue : ils n’étaient pas les esclaves d’un camp. Ils étaient le minuscule outil d’une civilisation colossale.

    Les deux humains restèrent là, silencieux, le cœur écrasé par la démesure de ce qu’ils avaient fui. Ils étaient une cinquantaine de fragments d’os et de peau, face à l’immensité organisée de l’ennemi. La femme posa sa main sur l’épaule du chef. Ils allaient devoir survivre seul maintenant.

  • 1.5. La Marche des Éveillés

    Le groupe des éveillés avaient couru sans savoir où aller.
    La brèche s’était refermée derrière eux dans un claquement organique, comme une mâchoire qui renonce à dévorer sa proie.

    Dans la forêt, la lumière tombait en filaments verts.
    L’air sentait la sève fraîche, quelque chose de chaud, de vivant, bien plus vaste que tout ce qu’ils avaient connu.

    Le groupe s’éparpilla.
    Certains trébuchèrent, d’autres se plaquèrent contre des troncs immenses, encore secoués de spasmes nerveux.
    Ils poussaient des sons épars, perdus entre l’appel et la plainte.

    La femme, encore haletante, se retourna.
    Elle chercha du regard le jeune homme qui avait porté le cri.
    Il était là, debout, immobile, tourné vers l’enclos disparu.

    Il fit un simple mouvement du bras.
    Mais il avait la densité d’un instinct, et tout le groupe l’imita presque au même instant.

    Ils s’assemblèrent autour de lui, d’abord en cercle large, puis de plus en plus serré.
    La femme posa sa main sur son épaule.
    Un autre humain posa la sienne sur le bras de la femme.
    Puis un autre.
    Puis un autre.

    Un réseau vivant prenait forme, fragile, mais réel.

    Le jeune homme fit quelques pas.
    Le groupe le suivit sans réfléchir.
    Ils avancèrent ainsi, en file irrégulière, dans l’épaisseur mouvante de la forêt.

    La Marche de la Survie

    Les jours qui suivirent furent une longue souffrance.

    Ils marchaient sans direction précise, guidés par la nécessité de s’éloigner des Gardes et de trouver l’eau. Le chef sentait la faim, la soif. Les concepts de la Clairière (la plantation, la recharge) étaient inutiles ici. Il ne restait que l’impulsion animale.

    La Forêt n’était pas accueillante. Les lianes s’épaississaient, les arbres montaient si haut que le ciel était une légende. C’était un monde vivant qui cherchait à les absorber ou à les ignorer. Certains humains s’effondrèrent de fièvre. Le groupe n’avait pas le temps de pleurer. La femme, avec une force nouvelle, distribuait l’eau rare, partageait les baies qu’elle osait cueillir. Elle était la nourricière.

    Ils marchèrent ainsi pendant ce qui leur semblait être une éternité, six, peut-être sept journées. Enfin, ils arrivèrent à un lieu où la Forêt s’ouvrait sur une immense gorge rocheuse, le long d’une cascade. L’endroit était inaccessible, caché, loin de toute structure. Le chef sentit que c’était là qu’il fallait s’arrêter.

  • 1.4. La Fracture (Le Soulèvement)

    Ils n’avaient pas dormi.

    Leur corps, d’ordinaire happé sans résistance par l’alcôve, était resté debout, tendu, vibrant. Au matin, l’enclos s’ouvrit.

    Ils restèrent immobiles. Une seule seconde. Puis deux. Puis trois.

    Deux Massifs s’avancèrent, gonflés d’impulsions internes. L’homme qui avait crié leva sa tige. Ce fut l’étincelle.

    Une onde invisible frappa tout le groupe. Plusieurs humains s’écroulèrent. La femme hurla. Un son cru. Elle se jeta contre le Massif le plus proche. Le groupe entier bascula à sa suite, non pas en guerriers, mais en troupeau paniqué.

    Le camp devenait un abattoir désordonné. Le troupeau ne cherchait pas à fuir ; il cherchait leurs semblables.

    Ils frappèrent la paroi végétale voisine. La matière céda. Un passage se forma. Ils déferlèrent à l’intérieur.

    Des dizaines d’Endormis les attendaient. Leurs yeux étaient vastes, immobiles, fixés sur rien.

    L’homme se précipita. Il hurla des sons de panique : « Viens ! Bouge ! Sors ! » L’Endormi resta parfaitement droit, une statue respirante. Ils tentèrent de les frapper, de les déconnecter. Rien.

    Un choc froid s’abattit sur le groupe éveillé. Un mélange de rage, de peine et d’impuissance absolue. C’était la Fracture : ils ne pouvaient pas sauver les leurs.

    À l’extérieur, le camp se réorganisait. Une forme organique, plus grande que toutes, arriva. Elle projetait des jets de matière brûlante, des nappes acides. L’air se chargea d’une odeur brûlée.

    Une nappe acide percuta la paroi externe du camp. La matière vivante se nécrosa et fondit sur elle-même.

    Une brèche s’ouvrit. Une déchirure béante qui montrait l’extérieur : la Forêt dense, mouvante, immense.

    L’homme qui avait crié sentit l’appel de l’espace avant de le comprendre. Son corps entier devint une impulsion animale. Il poussa un rugissement. Un appel.

    Le groupe se retourna vers lui, puis vers la brèche, puis vers les Endormis. La femme serra la main du leader. Leurs regards primitifs mais lucides se rencontrèrent. Il fallait fuir.

    Ils coururent. Ils franchirent la brèche dans un chaos de jambes et de bras. Les derniers furent presque happés par la paroi qui se refermait.

    La femme fut la dernière. Elle jeta un dernier regard aux Endormis figés dans l’ombre des alcôves. Un regard d’horreur, de promesse et de deuil. Puis elle disparut dans la forêt.

  • 1.3 . La Nuit du Cercle

    Cette nuit fut la plus courte. Son cerveau était en pleine ébullition.

    Au petit matin, le rituel de la marche n’était plus naturel. Tout lui semblait étrange. Il remarqua des détails que personne n’avait jamais perçus : un clignement d’yeux, une tête tournée. Ils étaient comme lui.

    Le travail reprit. Les formes organiques lui causaient un sentiment jamais ressenti : l’oppression. Son ventre se noua. Il laissa échapper un « Ahhh ! » que seul lui entendit. Le bienfait fut immédiat.

    Il arrêta son geste répétitif. Il canalisa toute son énergie. Un grand « Aaaahhhhh ! » sortit si fort qu’il brisa le silence millénaire de la clairière.

    Chaque humain se redressa et le fixa. Ils le voyaient.

    Les masses organiques figèrent. D’autres formes, plus grandes, entrèrent avec une vitesse peu ordinaire.

    L’homme se dressa, redoublant ses cris. Brusquement, l’une des masses dirigea une onde de choc vers lui. Il tomba lourdement au sol. Plusieurs ondes clouèrent les criards.

    Le silence revint. L’homme se releva lentement. Il sentait l’oppression des gardes autour de lui. Il avait peur. Il reprit son travail le plus normalement possible. Mais, discrètement, les humains se cherchaient des regards, des signes d’appartenance.

    Le soir, à l’arrivée au camp, le jeune homme regarda vraiment les autres enclos. Son œil était différent. Son cerveau lui transmettait de la peine, de la compassion, de la colère. Il découvrait les émotions.

    Alors qu’il s’apprêtait à se coucher, la femme dont il avait croisé le regard se dirigea vers lui et lui saisit la main. C’était le tout premier contact physique. Il fixa cette femme, puis toucha son visage. Elle fit pareil. Des larmes commencèrent à couler sur leurs joues.

    Les autres humains se rapprochèrent. Ils posèrent leurs mains sur les leurs. Les plus timides firent de même. Le jeune homme était là, encerclé et touché par ses congénères. Des petits « Ho ! », « Ha ! » commencèrent à se faire discrètement entendre. Le groupe était né. Ce soir, ils n’entendirent pas le signal pour dormir. Leur destin venait de prendre un virage.

  • 1.2 Le Jour de la Fissure (L’Éveil)

    Les jours se suivaient est ce ressemblaient sans fin  Même sol vibrant. Même marche. Même clairière.

    Un jour, un jeune humain tomba un genou à terre. La forme organique proche glissa vers lui pour lui réserver le sort habituel.

    Mais une chose inattendue se produisit : la forme organique sembla inverser le flux. Le jeune humain prit une micro-décharge. Ses yeux se contractèrent. Un éclat infime, fragile, naquit dans son regard.

    Puis la forme organique s’éteignit, vidée.

    Le jeune homme leva les yeux au ciel, puis reprit son travail, un peu secoué. Quelque chose avait changé. Telle une microfissure dans les câbles invisibles du marionnettiste, il cherchait du regard d’autres humains, car il se sentait soudainement seul.

    Une fois la nuit tombée, les alcôves les attendaient. Alors qu’il se tenait à genoux, prêt à s’allonger, une femme d’une alcôve voisine croisa son regard. Il y saisit une lumière de vie. Puis ils s’allongèrent tous. Les alcôves se connectèrent.

    Lui seul ne ferma pas les yeux. Il venait de comprendre : il était comme eux.

  • 1.1 L’Oppression et le Cycle

    Le sol tremblait doucement, à intervalles réguliers, comme s’il respirait. Dans la lueur pâle de l’aube éternelle, ils avançaient. Une longue chaîne d’êtres humains, nus de langage, nus de pensée, exécutait les mêmes gestes, dans la même cadence. Leur peau était couverte d’une fine poussière sombre.

    Au centre de la clairière, la terre était nue. Une large étendue stérile, creusée en sillons géométriques. Ici, tout était à naître.

    Les mains enfonçaient dans le sol des tiges sombres et vibrantes. Une fois plantées, ces tiges semblaient absorber la lumière. Le travail était sans fin.

    Au loin, une masse mouvante glissait. Pas un pas, pas un souffle : une coulée compacte. Elle observait, elle orchestrant ce ballet. Quand l’un des humains ralentissait trop, la forme ondulait, transmettant un ordre invisible, rappelant le rythme.

    Soudain, un humain tomba d’épuisement. Il s’effondra sans un cri, mort. Aucun humain ne réagit, le regard vide. La masse glissa vers lui en bon gardien, aspira le corps. Le fluide lumineux du malheureux passa dans la forme vivante. Le corps disparut totalement.

    Le jour diminuait. Les humains quittèrent la zone d’exploitation, parfaitement synchronisés. Ils empruntaient un chemin serpentant entre des parois organiques couvertes de mousse. Cette végétation dense semblait ne faire qu’un seul corps, une barrière.

    Ils arrivèrent dans le camp. Des enclos en matière organique s’ouvraient, puis se refermaient sur des groupes d’humains. Tous avaient pour point commun d’être un amas d’os et de peau sans vie.

    Puis la nuit tombait. Tous se couchaient dans des alcôves végétales individuelles qui les connectaient, leur transmettant un fluide pour les recharger. Brusquement, le millier d’humains entrait en veille, dans un sommeil instantané.

    Au petit jour, ils sortaient de leur veille aussi brusquement qu’ils y étaient entrés. C’était le signal. Les corps se redressaient en même temps, sans cligner des yeux, pour se diriger vers la clairière. Ce jour était exactement le même que la veille. Le rituel était sans fin.

  • Bonjour tout le monde !

    Je crée ici mon univers , j’espère que mon univers vous plaira .n’hésitez pas à me laissez vos impressions .

Concevoir un site comme celui-ci avec WordPress.com
Commencer